21 mai 2012

Dispute sur le Sel et le Fer (17)

Le torchon brûle entre le Grand Secrétaire du Premier Ministre, et les Lettrés, venus présentés les doléances du peuple il y a plus de 2 000 ans, à la cours de l'Empereur chinois...





L'ÉQUERRE ET LE COMPAS


La plaie confucéenne.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Jadis, on suivait le principe du champ communal, on réglementait les habitations, et les paysans cultivaient leurs lopins tandis que les femmes tissaient ou filaient. Il n'y avait pas de champs en friche, pas de vagabonds. Les marchands et les artisans vivaient d'industrie et de commerce, les paysans, du travail des champs ; seuls les fonctionnaires percevaient un traitement. De nos jours, nous voyons des confucéens abandonner la charrue pour s'adonner à l'étude de l'inutile et perdre leur temps sans aucun profit pour personne. Ils vont et viennent, traînant leur existence oisive, vrais parasites nourris et vêtus du travail d'autrui, trompant le peuple, nuisibles aux travaux des champs, obstacles à la bonne marche des affaires. Voilà la plaie dont souffre notre pays.

Le sage et le vulgaire.
LES LETTRÉS. - « L'auteur du Livre des odes déplore de ne pouvoir se taire, moi je déplore de ne pouvoir me cacher », a dit Confucius. Voyant que ses conseils restaient lettre morte, il se retira pour cultiver les vertus propres au souverain. Il rédigea les Annales des printemps et des automnes, qui sont restées pour la postérité l'aune à laquelle on mesure le bien et le juste. Au nom de quels principes aurait-il dû cultiver la terre ou tisser la soie comme un vilain ou une paysanne ? Les livres anciens disent : « Si les sages n'agissent pas comme il convient, le peuple n'aura pas de modèle sur lequel se régler ». C'est pourquoi seul le sage est habilité à régner sur le vulgaire, mais seul le vulgaire peut nourrir le sage. Si les intellectuels labouraient la terre et négligeaient l'étude, cela conduirait aux pires excès.

Un âne livresque.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Les disciples de Confucius étaient plus de soixante-dix ; ils avaient quitté parents, femmes et enfants pour suivre le maître, leur baluchon sur le dos ; ils avaient délaissé l'agriculture pour s'adonner à l'étude. Jamais le désordre ne fut plus grand que durant cette période. Des débris de jade dans un sac ne sont pas une pierre précieuse, et un âne qui rabâche ses classiques en traînant ses livres sur son dos ne fait pas un sage. Car il ne s'agit pas de proférer de grandes phrases ronflantes, mais de pacifier le pays et de procurer au peuple des avantages concrets.

Prêcheurs dans le désert.
LES LETTRÉS. - Ceux qui refusent de s'assurer les services des sages sont voués à la destruction ; aussi nous ne voyons rien de surprenant à ce qu'ils perdent une bonne partie de leurs territoires ! Quand Mencius se rendit à Liang, le roi Hui l'interrogea sur le profit : Mencius répondit en parlant humanité et équité. Ils ne parlaient pas le même langage ; le roi n'employa pas ses talents ; Mencius se retira et ne put déployer les trésors d'intelligence et de vertu qu'il recelait. La vue d'un sac de grains ne calme pas la faim, et la venue d'un homme sage ne vous met pas à l'abri des coups de vos adversaires si vous n'utilisez pas ses compétences. À l'époque du tyran Tcheou, il y avait dans la famille royale des hommes de talent comme Wei Zi, Ji Zi, et, à la Cour, des ministres éclairés tels Jia Ge et Tseu. Pourquoi donc n'ont-ils pas pu empêcher la chute de leur monarque ? Parce qu'ils prêchaient dans le désert.

Le son de la musique.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Bien qu'elles ne poussent que dans le Jiangnan, les mandarines sont appréciées dans tout l'Empire ; c'est que tous les hommes ont le même palais. Il n'est bonne musique que de Zheng et de Wei, mais elle est goûtée dans toutes les principautés : c'est que tout le monde a la même ouïe. Yiwu, un barbare de Yue, et Youyu, un sauvage de la tribu des Rong, ne pouvaient communiquer avec nous que par le truchement d'un interprète ; pourtant ils acquirent de la gloire, l'un à Ts'i, l'autre à Ts'in : les critères du bien et du mal sont partout les mêmes. Quand Zeng Zi (1) chantait au pied des montagnes, les oiseaux se posaient près de lui en tournoyant. Les cent animaux menaient la danse quand Shi Guang (2) jouait du luth. Il est impossible de ne pas emporter l'adhésion de ses contemporains pour peu qu'on soit honnête et sincère. N'étaient-ils pas des fourbes, ces hommes dont on n'écouta pas les conseils ? Pourquoi leur conduite n'a-t-elle pas emporté l'adhésion ?

Solitude de Confucius.
LES LETTRÉS. - Même Pian Ts'ie, le célèbre médecin, n'aurait pu guérir une maladie qui ne supportait pas un traitement par l'acupuncture ou les drogues ; un sage ne peut corriger un monarque qui ne tolère pas les remontrances. C'est pourquoi Confucius erra à droite et à gauche sans jamais rencontrer la confiance d'un prince.

Vous êtes des fossiles.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Vous, les lettrés, vous refusez l'équerre au nom du compas ; vous stigmatisez le cordeau et prônez le niveau à eau. Vous ne voulez connaître qu'une seule voie ; vous ne reconnaissez qu'un seul principe, sans voir toutes les données d'une situation. Vous mettez en doute ce que vous ne comprenez pas, telle la cigale qui n'a jamais vu la neige. Vous cherchez à faire coller de vieux principes avec des temps nouveaux. Cela fait songer aux étoiles Zhen et Sen, qui ne montent jamais ensemble au firmament. Vous êtes comme des musiciens qui essaieraient de jouer de la cithare avec des chevalets fixes. Vous êtes des fossiles qui ne pouvez vous adapter à la réalité. Voilà pourquoi votre Confucius n'a pas trouvé d'emploi et pourquoi Mencius a subi le mépris des princes de son temps !

On trompe le souverain.
LES LETTRÉS. - Les aveugles ne peuvent voir la lumière du soleil. Un sourd n'entend pas le grondement du tonnerre. Parler à quelqu'un qui ne vous comprend pas, c'est comme essayer de se faire entendre d'un sourd­-muet. N'est-il pas plus ridicule que la cigale qui n'a jamais vu la neige ? Certes, tout souverain voudrait s'entourer de sages conseillers et donner des charges à des hommes de talent. Mais il est paralysé par des ragots, trompé par des flatteries. Ainsi, les hommes de bien sont écartés et les flagorneurs et les traîtres reçoivent des charges. Le pays est ruiné et les sages meurent de faim dans des grottes. Jadis, Zhao Gao, parce qu'il occupait une position qui ne correspondait pas à son talent, somme toute très ordinaire, entraîna la chute de la dynastie Ts'in et causa la perte de sa propre famille. Casser sa cithare, vous avouerez que c'est plus grave que de jouer avec des chevalets fixes !

Des lettrés sans talent.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Ceux qu'on appelait les lettrés de grande classe étaient assez intelligents pour comprendre les principes des anciens rois et assez talentueux pour les mettre en application. C'est pourquoi, inemployés, ils pouvaient servir de maîtres à quelques disciples et quand ils avaient une charge ils pouvaient selvir de modèles à toute une génération, mais les lettrés que j'ai devant moi ne font que citer Yao et Chouen quand il s'agit de gouvernement ; ils n'ont que Confucius ou Mozi à la bouche quand il est question de règle de conduite. Si on leur donnait les rênes de l'État, ils ne sauraient que faire. Attachés à de vieux principes qu'ils seraient fort en peine d'appliquer, la parole solennelle mais la conduite tortueuse, ils pensent le contraire de ce qu'ils disent. Cherchant à tout prix à se distinguer du bas peuple par leur accoutrement, ils en diffèrent en réalité fort peu. Au reste, le mérite n'a rien à voir dans la présence de ces messieurs à la Cour. Ils n'ont eu que la chance de compléter la liste des soixante noms. Donc, on ne saurait les qualifier d'hommes de talent choisis par l'empereur et il ne peut être question de discuter avec ces gens-là des affaires du pays !

Des ministres peu brillants.
LES LETTRÉS. - Le Ciel a établi le Soleil, la Lune et les étoiles pour éclairer le cours du temps, et le Fils du Ciel nomme des ministres pour éclairer le gouvernement. Ils font régner l'harmonie entre le yin et le yang et l'équilibre entre les quatre saisons, ils répandent la paix sur la multitude des êtres. Alors le peuple ne donne aucun signe de ressentiment et les barbares, prenant le chemin de la vertu, ne troublent pas nos pensées par leurs rébellions. Tels sont les devoirs d'un ministre et les vertus qu'ont su mettre en pratique des sages tels que Yi Yin, le duc de Tcheou et le duc Tchao, dignes de leur charge de grand-duc. Si nous, les lettrés, n'avons pas su atteindre le degré de vertu nécessaire pour être choisis par notre éclairé souverain, on ne peut pas dire que ceux qui tiennent actuellement les rênes du pouvoir fassent preuve d'une surabondance de sagesse.

Le Grand Secrétaire, muet, devient rouge de confusion, mais ne réplique pas.

Dénoncer les erreurs.
LES LETTRÉS. - Sans ministres loyaux à la Cour, le gouvernement sombre dans les ténèbres, sans fonctionnaires intègres à son service, un Premier ministre n'a qu'une position chancelante. Un ministre loyal brave la mort pour combattre les défauts de son prince et un fonctionnaire intègre ne craint pas la colère de son supérieur quand il s'agit de lui montrer ses erreurs. Nous, pauvres provinciaux, n'avons pas l'habitude de dire du mal des gens derrière leur dos. Or, maintenant que notre souverain a répandu ses instructions et ses décrets, comme on bande son arc sans faiblir, nous estimons que les gens en place n'en sont pas toujours dignes, que le peuple ne profite pas comme il le devrait des résultats du commerce et de l'industrie et que ses aspirations ne sont pas comblées. Notre but n'est pas d'étaler nos connaissances dans de creux discours, mais de voir nos propositions acceptées et mises en pratique.


1. Disciple de Confucius.

2. Musicien aveugle qui charmait les animaux.

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