30 juil. 2014

Dispute sur le Sel et le Fer (32)

Voici la suite de cet étonnant débat qui s'est tenu il y a plus de 2 000 ans à la cours de l'empereur chinois



LA GUERRE ET LA PAIX




Échec de la douceur.

LE GRAND SECRÉTAIRE. - La dynastie des Han a dépensé, depuis son avènement, des sommes exorbitantes en cadeaux offerts aux Khans barbares, afin d'acheter leur tranquillité et de nouer avec eux des relations pacifiques. Mais, oubliant nos largesses, ils reprenaient bientôt leurs exactions avec une ardeur renouvelée. Le défunt empereur Wou, voyant que la douceur avait échoué, décida d'user de la manière forte et, réunissant les meilleurs officiers, leva des troupes d'élite pour en venir à bout une fois pour toutes. Leurs faits d'armes, connus de tout l'Empire, sont encore présents dans les mémoires. Comment pouvez-vous dire qu'on a lâché la proie pour l'ombre ? D'autant qu'une paix achetée honteusement ne peut rien donner de bon ; lorsqu'on n'agit que dans l'intérêt du moment, on risque fort de s'en repentir. Le vrai sage, celui qui dédaigne la morale vulgaire et n'est pas englué dans les règles, agit selon les circonstances. Aussi la foule a-t-elle toujours tenu en suspicion ses projets ; trop bornés pour mesurer la profondeur de ses calculs, elle n'en comprend les raisons qu'une fois la réussite acquise. Et vous êtes comme elle, aveugles à ce qui vous crève les yeux.

Choix de la force.
LES LETTRÉS. - Il n'y a pas si longtemps, les Huns étaient nos alliés et les barbares Yi envoyaient le tribut. La confiance régnait entre prince et vassaux, entre la Chine et ses protectorats. Le souverain n'avait pas à déplorer la turbulence des barbares. L'administration ne demandait pas trop à ses administrés et dispensait ses largesses aux nécessiteux. Le peuple jouissait d'un bonheur paisible, le pays ne connaissait pas de troubles. Les paysans labouraient la terre pour nourrir la nation et les femmes tissaient pour la vêtir. Les greniers des particuliers étaient pleins et l’État prospère.

Par la suite, une politique belliciste remplaça la conduite pacifique des affaires. On fatigua l'armée et épuisa le peuple dans de vaines conquêtes. On créa des commanderies en plein désert, que leurs habitants étaient fort en peine de défendre. De véritable enceintes de chariots assurèrent leur protection et de lourds convois leur approvisionnement. Nous voyons les échecs de votre politique, non ses réussites.

L'Empire et les hordes.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Les Huns n'ont simulé la soumission que pour nous soutirer de l'argent et des richesses. Un Chinois peut-il rester serein lorsqu'il voit sa bonne foi trompée par des sauvages ? L'empereur Gao pacifia les neufs préfectures chinoises par le glaive. Et on devrait avoir des ménagements pour les barbares ! Il y a des différences de rang et de fortune entre les simples hommes du peuple qui vivent dans les hameaux, et il n'y en aurait pas entre le maître d'un aussi vaste empire que la Chine et des hordes de barbares ? Les multitudes qui peuples notre Empire et la puissance de nos armées ne sauraient pas les repousser ? Croyez-vous que les Trois Souverains de l'Antiquité auraient toléré de voir la couronne impériale bafouée au-delà de la Grande Muraille et de payer un tribut à des sauvages pleins de morgue ?

Le cheval épuisé.
LES LETTRÉS. - De même qu'un bon cocher ne surmène pas son cheval pour brûler les étapes, un bon gouvernant n'épuise pas son peuple pour étendre ses possessions. Zaofu, le maître cocher, n'emballait jamais ses chevaux, un bon roi ne s'écarte jamais de la vertu. Ts'in mit le mors du profits à la bouche de son peuple pour lui faire chevaucher l'univers tout entier ; il lui laboura le flanc de sa cravache. Et plus la monture montrait des signes d'épuisement, plus il la cravachait. Si bien que le cheval finit par désarçonner le cavalier. Il mordit la poussière, non que la population de son empire ne fût nombreuse ou qu'il ne disposât pas de forces suffisantes, mais parce qu'il s'aliéna les sympathies de ses sujets et s'attira l'hostilité de tous les peuples. Personne ne voulait plus le servir. Alors, le valeureux fondateur de la présente dynastie put pacifier l'Empire par le glaive. Verrait-on le peuple se plaindre et les premiers Rois Sages se retourner dans leur tombe si les princes de nos deux peuples faisaient la paix, amenant la tranquillité dans l'Empire pour plusieurs décennies ?

Importance des frontières.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Les frontières sont à la Chine ce que les membres sont au cœur et aux viscères. Lorsque la peau prend froid, les organes sont atteints. Si dans un organisme vivant l'extérieur et l'intérieur sont solidaires dans leur réaction à la douleur, ne doivent-ils pas l'être aussi dans la lutte contre l'agression ? Les dents ont froid sous les lèvres, le cœur est atteint quand les membres sont touchés. Un homme amputé de ses mains et de ses pieds est perdu, un pays sans frontière est voué à la destruction.

L'empereur Wou des Han avait levé une armée pour faire justice de ces Huns maudits. Il leur infligea une cuisante défaire à Qilian et à Tianshan, dispersa leurs troupes ; il s'avança triomphalement vers le nord jusqu'à Longcheng, où il encercla toute leur armée. Leurs Khans, pris de panique, ne purent que s'enfuir vers le nord pour sauver leur misérable vie. Nous fîmes plus de dix mille tués et prisonniers. Les archers de la steppe ainsi que leurs chefs vêtus de peaux en ressentirent une sainte terreur. Leurs troupes en déroute allèrent se réfugier au fin fond de la steppe pour réparer leurs pertes.

Le barbare hun Xie passa de notre côté avec ses armées. On créa ainsi cinq protectorats qui avaient pour but de repousser les envahisseurs du nord. La bande de territoire qui s'étend de la Grande Muraille jusqu'aux montagnes qui bordent la courbe du fleuve Jaune ne fut plus troublée par les incursions des Huns. L'empereur proclama un édit qui mettait fin aux transports de grain à la frontière et allégeait la corvée. Le peuple, un moment mis durement à contribution, vit ses efforts récompensés.

Marteau-pilon pour une mouche.
LES LETTRÉS. - Autrefois, la guerre ne servait pas à conquérir des territoires, mais à mettre fin aux fléaux qui ravageaient les nations. Celle-ci demandait l'intervention des troupes, comme les paysans implorent la pluie en période de sécheresse. Ils allaient au-devant des armées royales leur offrir de la nourriture et ud vin. Les rois Tang et Wu surent gagner les cœurs de tous les peuples en se préoccupant de leurs maux et en s'apitoyant sur leur sort. Mais le roi Ts'in fut emporté dans la tourmente révolutionnaire après avoir perdu toute sa puissance pour n'avoir pas respecté la vie de ses sujets. Mencius a dit : « Le prince qui ignore la charité et la justice et tente de dicter sa loi par la force périra malgré ses victoires ». L'empire des Ts'in s'écroula pour des causes bien plus profondes que la mort du maréchal Meng Tian ou la fronde de ses seigneurs.

Par la suite, la puissance des Huns ayant grandi, leurs tribus empiétèrent sur les domaines des princes feudataires chinois. Puis, chassant les émirs des petits royaumes d'Asie centrale, ils prirent la tête de tous les cavaliers et archers nomades et unirent sous leur commandement les peuples de la steppe qui, ressoudés comme une seule et même famille, sont devenus presque invincibles. Vous-mêmes avez été, à l'égard des barbares, le principal artisan de la politique de l'empereur précédent : votre stratégie consistait à tenir les territoires d'Asie centrale en s'emparant des positions-clefs. Mais attaquer les Huns avec la force de tout l'Empire, c'est comme vouloir écraser une mouche avec un marteau-pilon. Pourtant, l'empereur approuva votre politique. Vous vous êtes vanté de vos conceptions brillantes. Toutefois, malgré les fonctions importantes que vous occupez dans l’État, depuis une dizaine d'années, d'abord comme surintendant aux grains puis comme ministre, nous n'avons jamais vu que vous ayez obtenu des résultats. Loin d'avoir mordu la poussière, les Huns continuent à nous narguer, tandis que notre peuple s'épuise. De vos expéditions, la Chine sort affaiblie et les Huns renforcés. Est-ce là le plan d'un homme d’État habile ?

6 nov. 2013

Dispute sur le Sel et le Fer (31)

On dirait que ça commence à sentir le roussis pour le Premier ministre et le Grand Scrétaire...



EN FINIR AVEC LES BARBARES


Les sages et les lettrés, après s'être profondément inclinés, reprennent rang parmi les grands officiers, mais en se tenant à distance du Premier ministre et du Grand Secrétaire.

Un dernier effort.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Dans nos discussions concernant les affaires publiques, il est apparu que les lettrés et les sages ne cessent de louer l'Antiquité pour dénigrer l'époque actuelle. Au lieu de nous opposer, ne devrions-nous pas chercher des solutions concrètes ? Lorsque les barbares ont simultanément attaqué toutes nos frontières, celle du nord a particulièrement souffert sours les assauts furieux des Huns. Pour les châtier, l'empereur Wou fit alliance avec tous les pays feudataires.

Ce peuple des Huns habite un pays stérile et ne pratique que l'élevage. Il n'a pas d'alliés, vit out à fait isolé et à bout de ressources. Toutefois, s'il n'est pas poursuivi jusqu'au plus profond de sa retraite, ce répit lui permettra de reposer ses chevaux et de refaire ses troupes. Il régnera à nouveau en maître sur les contrées occidentales, et la perte de ces régions seraient catastrophique.

C'est pourquoi l'empereur, excédé par le tort causé à nos greniers, veut se débarrasser une fois pour toutes de cette engeance. Que penser d'un chasseur qui laisserait échapper le gibier qu'il traque depuis des jours et des jours ? Encore un effort et nous sommes au bout de nos peines. Ne le croyez-vous pas ?

Le peuple fait les frais.
LES LETTRÉS. - Du jour où, pour se protéger des barbares du nord et des barbares du sud, on se mit en tête de soumettre toutes les régions de l'univers, il fut impossible aux recettes de suivre les dépenses. Aussi l’État commença-t-il à prélever des taxes sur les bateaux et les charrettes pour trouver de quoi éponger ses dettes. Créés pour répondre aux mêmes préoccupations, le rachat des peines et le don de la moitié du montant de l'amende aux dénonciateurs des fortunes cachées furent une cause de tracas pour le peuple. Et comme les soldats d'élite meurent dans leurs bivouacs tandis que les conscrits s'épuisent à ravitailler les troupes, voilà qu'il a fallu, pour les aider, mobiliser davantage et finir par écraser sous le poids de la corvée toutes les classes de la population.

Poursuivre est réaliste.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Sous le règne de l'empereur Wou, le pays a quelque peu souffert des expéditions militaires, mais c'est grâce à elles qu'on peut réduire à présent les levées nécessaires à la défense de trois frontières. Un proverbe dit : « Celui qui ne sait pas saisir l'occasion ne réussira jamais rien ». Un instant d'inattention à l'égard de nos ennemis peut coûter des troubles pendant plusieurs générations. Pour soulager la fatigue du peuple et lui assurer le nécessaire, il faut être réaliste. Un sage ne peut ignorer l'art politique ; renoncer à notre effort, alors qu'il a donné des résultats appréciables, serait comme abandonner sa charrue sous prétexte que l'on est fatigué. Celui qui laisse sa tâche inachevée ne peut espérer le succès, tout comme le laboureur paresseux ne peut faire de bonnes récoltes.

Le réalisme, c'est la paix.
LES LETTRÉS. - Le monarque qui, disposant de vastes territoires, n'agit pas conformément à la vertu, met son pays en péril ; le général qui, disposant d'une armée puissante, agresse les autres pays met sa vie en danger. Quand les tigres et les rhinocéros s'entre-déchirent, les fourmis en profitent. Quand les monarques puissants se font la guerre, les hommes de peu s'en donnent à cœur joie. Le sage voit la perte derrière le gain. Il trace des plans à long terme sans négliger le court terme. Nous ne trouvons pas de meilleure mesure à prendre que de cesser la guerre, de renvoyer les soldats dans leurs foyers et de traiter avec les Huns en les alléchant avec des cadeaux substantiels. Ainsi le prince et ses ministres pourront se consacrer uniquement à promouvoir la vertu et la civilisation. Car si l'on n'a pas de commisération pour les souffrances du peuple, si l'on fait fi des difficultés dans lesquelles il se débat et qu'on se désintéresse des terres qui nous font vivre pour s'emparer de terres incultes, ne va-t-on pas lâcher la proie pour l'ombre ?

2 mai 2013

À découvrir d'urgence : PROFESSOR LIV'HIGH

En France, nous ne manquons pas d'artistes, de chanteurs, de talents, et c'est tant mieux ! Parfois, certains sortent du lot, et l'émotion qu'ils suscitent semble presque magique. Il en est ainsi de Professor Liv'High, chanteur de reggae et de soul music, que j'aimerais vous faire découvrir. Il est parfois comparé à Garnett Silk (côté reggae) ou à Stevie Wonder (côté soul), deux énormes chanteurs à la voix transcendante.

Je suis particulièrement fier d'avoir produit son premier single, le morceau "Ça fait si longtemps", en 2006, sur le Black Marianne Riddim. Mais plutôt qu'un long article avec beaucoup de texte, je vous propose sans plus tarder quatre morceaux de lui... Attention ! Attachez vos ceintures !!


Délivrance
(enregistré en direct lors de l'émission de radio Sunday Culture animée par K-Za)

Notre seul objectif, c'est notre délivrance
Un message positif, dans l'instant, dans l'urgence
Notre vie est un combat contre l'indifférence
Notre mélodie, c'est un appel à la résistance




Rêve
(production Special Delivery)

Ce n'était qu'un rêve et je n'arrête pas d'y pense
Ce n'était qu'un rêve mais il peut se concrétiser
Ce n'était qu'un rêve et ça m'donne envie d'avancer
Je veux prendre ce rêve pour une réalité




Ça fait si longtemps
(production Elohim Records)

Ça fait si longtemps qu'on attend le retour aux beaux jours, clairvoyants et lucides
Ça fait si longtemps qu'on espère le retour à des sources où coule une eau limpide
Ça fait si longtemps qu'on souhaite retrouver la verdure d'une colline oubliée
Et reprendre racine au pays des hommes libres qui ne laisse personne de côté




Diffuser l'amour
(enregistré en direct chez Tracks Production)

Nous ce qu'on veut, c'est diffuser l'amour
Loin des faux sermons, des trop beaux discours
Nous ce qu'on veut, c'est diffuser l'amour
C'est plus qu'une révolution pour chaque jour

24 avr. 2013

Dispute sur le Sel et le Fer (30)

Encore un échange bref et cinglant entre le Grand Secrétaire et les Sages...





PROCESSION DES MISÉRABLES


L’État est autorité.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Les particuliers qui s'emparent illégalement des ressources naturelles portent atteinte aux intérêts de la communauté. Si nous vous écoutions, nous leur céderions toutes les richesses et l'État serait réduit à l'impuissance. Critiquer inlassablement, comme vous le faites, toute action du gouvernement, railler ses déclarations et vouloir ruiner les grands pour renforcer les humbles est d'une démagogie qui ne peut aboutir qu'à la destruction de l'autorité. Comment des chants de louanges pourraient-ils s'élever du peuple si le sens de la hiérarchie est foulé aux pieds ?

Les repus ne savent rien.
LES SAGES. - Jadis, les maîtres exploitaient sans excès. Ils ne saignaient pas le peuple dans les années de bonnes récoltes et, dans les mauvaises, ils toléraient des retards dans le versement de l'impôt. On ne demandait pas plus de trois jours de corvée par an au paysan, on ne lui prélevait pas plus d'un dixième de sa récolte. Aussi les sujets mettaient-ils toutes leurs forces au service de leur prince, tandis que ce dernier leur prodiguait son affection. Que le prince se conduise en prince et le vassal en vassal, et les rites et la vertu seront toujours respectés. Vers la fin de la dynastie des Tcheou, on vit tarir la générosité des rois et le peuple réduit à la misère, peu empressé à servir des princes devenus cupides, extravagants et rapaces. C'est pour protester contre l'iniquité des impôts fixés d'après la surface cultivée que fut composé, en signe de protestation, le Chant du Gros Rat. Le duc Ling de Wei, alors qu'on se trouvait au cœur de l'hiver et qu'il gelait à pierre fendre, leva des paysans pour creuser des étangs et des lacs artificiels. Haï Chin le criti­qua en ces termes : « L'hiver est extrêmement rigoureux. Le peuple souffre de la faim et du froid. Je vous supplie de mettre fin à la corvée. » Le duc répondit : « Il fait froid ? Et comment se fait-il que moi je ne le sente pas ? » Un proverbe dit : « Qui vit en paix ne vient pas en aide à qui vit dans la détresse, qui est repu ne nourrit pas l'affamé. »

C'est pourquoi ceux qui se gavent de viandes et de froment sont mal placés pour parler d'économies et de restrictions. L'oisif ne sait rien de la peine de celui qui travaille. Les privilégiés qui habitent les vastes salons de leurs belles demeures ne peuvent imaginer ce que c'est que de vivre entas­sés à plusieurs dans la pièce unique d'une misérable chaumière au toit percé, au sol humide et gluant. Les patriciens qui ont cent chevaux piaffant dans leurs écuries et dont les joyaux s'entassent dans des coffres ne peuvent pas comprendre ce que c'est que de vivre sans savoir de quoi sera fait le lendemain et d'être harcelé par les créanciers. Les riches propriétaires dont les domaines s'étendent à perte de vue savent-ils qu'il existe des malheureux qui n'ont à cultiver qu'un champ de la taille d'un mouchoir et pour habita­tion un trou à rat ? Les gros éleveurs dont les troupeaux de chevaux, de vaches et de moutons couvrent les collines et les vallées ignorent qu'il y a des misérables qui ne peuvent même pas nourrir un cochon. Les oisifs qui restent douillettement couchés, la tête appuyée sur un mol oreiller, et ne doivent rien à personne, ne peuvent pas comprendre ce que c'est que d'être traqué par les percepteurs. Les élégants qui portent des vêtements de soie et des escarpins de cuir souple ne peuvent savoir ce que c'est que de grelotter de froid en hiver sous une méchante tunique de toile et de souffrir la faim lorsque l'on n'a que du son à se mettre sous la dent. Les favorisés de la fortune qui peuvent traîner tout leur saoul à la maison et n'ont rien d'autre à faire qu'à manger ne peuvent comprendre la fatigue des paysans attelés à la char­rue du matin au soir. Les riches qui voyagent dans de bonnes charrettes tirées par de forts chevaux, suivis d'une nombreuse escorte, ne savent pas ce que c'est de marcher à pied en ployant sous le faix d'un pesant fardeau. Les maîtres qui vivent au milieu du luxe d'un élégant mobilier, servis par des esclaves empressés, ne connaissent pas la fatigue des hâleurs lorsqu'ils tirent une lourde jonque au milieu d'un rapide. Les nantis à la garde-robe bien fournie en vêtements moelleux et en pelisses, ceux qui habitent des maisons bien chauffées et se déplacent dans de confortables berlines, ne peuvent comprendre ce que c'est que de faire le guet aux frontières, quand le vent des steppes vous gèle la moelle des os. Les parents comblés, entourés de l'af­fection de leurs femmes et de leurs enfants, objets des soins de leurs petits-enfants, ne peuvent imaginer la douleur des épouses séparées de leur mari et l'affliction des parents à qui leurs enfants ont été arrachés. Les syba­rites dont les oreilles sont charmées par les accents d'une musique raffinée et les yeux flattés par le chatoiement des couleurs vives, ne peuvent savoir ce que c'est que de braver les flèches ennemies et de périr en terre étrangère. Les juges qui, confortablement assis, le visage tourné vers l'est, rédi­gent leurs arrêts, peuvent-ils imaginer l'angoisse des condamnés, enserrés dans la cangue ? Peuvent-ils ressentir la douleur des suppliciés dont les chairs sont lacérées par les coups de bâton ? Les hauts fonctionnaires qui, assis sur des tapis de feutre et de belles nattes de bambou, tiennent en se jouant les registres ne peuvent rien savoir de la peine des simples exécutants.

Lorsque le prince de Shang exerçait la fonction de Premier ministre à Ts'in, il coupait les têtes aussi facilement qu'on fauche le blé. Il mettait les années en campagne comme on manie la fronde. Si bien que les os des soldats blanchissaient le long de la Grande Muraille et que les convois mili­taires se suivaient à perte de vue. On partait plein de rêve et on revenait moribond. Avez-vous donc perdu tout sentiment d'humanité ?

L'homme de bien est charitable parce qu'il sait se montrer clément; il est juste parce que mesuré ; ses goûts et ses répugnances sont partagés par tout l'Empire. Gong Liu aimait les richesses, pourtant aucun voyageur ne partait de chez lui sans un sac bien rempli. Tai Wang avait un faible pour le beau sexe, pourtant il n'y avait pas de femmes délaissées dans son gynécée et l'on ne rencontrait pas de célibataires dans l'Empire. Bien que le roi Wen ait instauré des châtiments, aucun condamné ne se plaignait. Quand l'empe­reur Wou fit la guerre, ses soldats mouraient pour lui avec joie et ses sujets étaient heureux de le servir. Sous de tels princes, de quelles peines se plain­drait le peuple, quel besoin aurait-il de critiquer le gouvernement ?

Les ministres, très pâles, restent silencieux. Ils semblent être rentrés sous terre. La discussion est suspendue.

18 févr. 2013

Dispute sur le Sel et le Fer (29)



TRAGÉDIE SUR LA FRONTIÈRE


La mauve est arrachée.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Un dicton assez vulgaire dit : « Le sage ne se laisse pas marcher sur les pieds. » Or, à l'heure actuelle, les Huns se rebellent ouvertement contre notre très éclairé souverain et font des incursions à l'intérieur de nos fron­tières. La bonté et la justice sont bafouées ou, pour parler comme vous, la renouée et la mauve sont arrachées. C'est pourquoi le pays a fourbi ses armes pour écraser les rebelles et préparé des machines de guerre en vue d'assurer sa défense.

Vous n'êtes pas un rempart.
LES SAGES. - Les Huns habitent au milieu du désert, sur une terre ingrate, abandonnée du Ciel et des hommes. Ils n'ont pas de véritables demeures et igno­rent la séparation des sexes. Les horizons de la steppe immense sont les rues de leurs villes et des tentes de feutre leurs maisons. Ils se vêtent de peaux et de fourrures, ne mangent que de la viande et ne connaissent d'autre breuvage que le sang des animaux. Leur mode de vie nomade, qui ne les rassemble que pour les disperser, les rapproche des biches et des cerfs de nos pays. Mais des ministres belliqueux, en leur demandant de se plier à notre mode de vie, ont allumé la guerre à travers tout l'Empire. Ce ne sont que préparatifs guerriers et bruits de bottes. Les vers du chant « Les Collets pour les lièvres », du Livre des odes, s'adres­sent à vous, Monsieur le ministre : vous n'êtes pas un rempart ni un bouclier pour votre prince.

Père et mère du peuple.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Le Fils du Ciel est le père et la mère du peuple et celui-ci ne songe qu'à le servir comme son esclave. Si, de surcroît, l'on construit des murailles, fortifie les passes, aguerrit les armées, défend les palais, on écarte tout danger extérieur. Actuellement, les Huns ne nous sont plus soumis. Et même s'il n'y a pas de véritable guerre, nous ne pouvons nous permettre de ne pas prendre un minimum de précautions.

La défense et la vertu.
LES SAGES. - Le roi de Wu fut fait prisonnier par le roi de Yue parce qu'il chercha à dominer tous ses voisins et assaillit les pays les plus lointains, Obsédé par la menace des barbares du Nord et des Vietnamiens, la dynastie des Ts'in périt d'avoir négligé la politique intérieure. Les guerres étrangères sont la ruine des États, et bien des princes ont eu à regretter de ne s'être occupés que du danger extérieur. Mais un souverain qui possède l'art de gouverner, comme le roi Wen par exemple, se fait obéir de ses sujets et respecter des peuples étrangers tandis que le mauvais monarque est contesté même par ses propres esclaves. C'est le sort que connut l'empereur Ts'in Che Houang Ti. L'armée se renforce lorsque le pouvoir civil est affaibli. La défense du territoire est inutile dans un pays où la vertu est florissante.

Menace des Huns.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - II y a quelque temps, les barbares, dont la puissance s'était considérablement accrue, nous attaquèrent sur tous les fronts. La Corée bouscula nos lignes de défense et s'empara de la région de Pékin ; les Yue orien­taux nous arrachèrent certains territoires du Donghai et envahirent tout le Zhijiang. Au sud, les Yue pénétrèrent à l'intérieur de nos frontières et cher­chèrent à semer la subversion dans le Fuling, Les Di, les Ce, les Ren, les Mong, Ju, Tang, Kunming et d'autres fomentèrent des troubles dans les régions de Longxi, du Ba et du Shu. Actuellement, bien que nous ayons pacifié trois de nos frontières et que seul le Nord reste dangereux pour nous, il suffirait d'un mouvement de troupe des Huns pour semer la panique dans l'Empire. Comment pouvez-vous nous demander d'abandonner notre dispositif sous prétexte que la vertu rend la défense du territoire inutile ?

Confucius pacificateur.
LES SAGES. - Lorsque Confucius exerça une charge dans la principauté de Lou, il n'était pas en fonction depuis trois mois que tout le pays de Ts'i était pacifié. Trois mois plus tard, le Zhang à son tour jouissait de la paix. Vertueux, il sut faire régner la concorde autour de lui et se concilier les pays lointains, Aussi le Lou, durant cette brève période, n'eut-il pas d'ennemi à redouter. Les puissants vassaux, prenant de bonnes résolutions, devinrent loyaux envers leurs suzerains. C'est ainsi que Ji Huan (1) abattit les murailles de trois de ses propres villes. Même les grands pays, impressionnés par la force morale du Lou, cher­chèrent à nouer des rapports de bon voisinage avec lui. Le prince de Ts'i rendit à la patrie de Confucius les terres de Yun, de Huan et de Guiying. La rectitude est le grand principe sur lequel doit s'appuyer le prince pour régner. Se préoc­cuper uniquement de défendre le territoire et de décourager un adversaire éventuel, c'est prendre le risque d'obtenir tout le contraire de ce qu'on veut. Actuellement, si le peuple murmure et s'afflige de l'insécurité qui règne encore sur les marches de l'Empire, la faute, dites-vous, en incombe aux Huns? Or ne voyez-vous pas qu'ils n'ont ni maison pour se garder des intempéries, ni culture pour constituer des stocks, qu'ils mènent leurs chevaux là où l'herbe est grasse et la rosée abondante? Tant que les Huns n'auront pas adopté un autre mode de vie, la Chine aura toujours à souffrir de leurs pillages.

Ils se rassemblent comme l'ouragan et se dispersent aussi vite que des nuages. Cherche-t-on à les accrocher qu'ils sont déjà évanouis, veut-on attaquer que déjà ils se sont évaporés. II faudrait bien plus d'une génération pour en venir à bout.

Un combat traditionnel.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Autrefois, les souverains éclairés châtiaient les méchants et protégeaient les faibles. Ils restauraient les seigneurs chancelants et raffermis­saient les principautés menacées. Les petits États se réjouissaient, car en frappant les tyranneaux et en soutenant les princes les plus faibles, ils se gagnaient les sympathies de tous les sujets loyaux de l'Empire.

Si, aujourd'hui, nous ne lançons pas une expédition punitive contre les Huns, jamais nous n'en viendrons à bout. Nous devons prendre les mesures qui s'impo­sent pour soustraire les laboureurs sans défense à la brutalité de l'ennemi. Les Annales des printemps et des automnes critiquent le manque d'empressement des seigneurs pour aller châtier les séditieux et fustigent ceux qui ne vont pas combattre les barbares. La conscription, les levées, la défense des frontières ne sont pas des inventions récentes : elles existent depuis l'antiquité la plus reculée,

Les larmes des parents.
LES SAGES. - Les Huns disposent d'un territoire immense, ils possèdent des chevaux aux pieds agiles. Le terrain leur est favorable et ils peuvent aisément nous surprendre et nous bousculer. Quand ils sont en position de force, ils fondent sur nos troupes comme le tigre sur sa proie ; quand la situation tourne à leur désavantage, ils rompent le combat comme l'aigle qui tournoie dans le ciel. Si bien qu'ils évitent nos coups chaque fois qu'ils ont en face d'eux des armées puis­santes et nous attaquent quand nos soldats sont exténués. Quelques levées ne peuvent emporter la décision, Des levées massives épuisent les conscrits et fati­guent nos armées. Les dépenses énormes de la guerre dévorent nos richesses. Une telle situation, pour peu qu'elle se prolonge, devient intolérable au peuple et lui fait maudire ses dirigeants. Rappelez-vous que la dynastie des Ts'in s'effondra pour s'être aliéné son peuple. Jadis, le domaine du Fils du Ciel ne dépassait pas mille lieues. Les corvéables n'étaient jamais engagés à plus de cinq cents lieues de leur domicile. Le souverain connaissait personnellement les hommes de mérite et secourait lui-même les malades. Il n'y avait pas d'année où les armées restaient plus longtemps en campagne que le temps prévu, ni de levées de trou­pes hors saison. Soucieux de préserver leur popularité, les dirigeants savaient utiliser leurs sujets à bon escient. Si bien qu'à la guerre, leurs soldats les servaient de tout cœur, et qu'en temps de paix, les paysans s'acquittaient consciencieu­sement de leur tâche.

Mais, à présent, les cavaliers et les fantassins, envoyés combattre dans les loin­taines régions des frontières, ont l'esprit tourné vers leur famille et le pays natal, même si leur corps se trouve au milieu des barbares. Leurs parents versent des larmes et leurs femmes se tordent les mains à la pensée des souffrances qu'ils endu­rent : la faim, la soif, le froid. Cela ne fait-il pas songer à ce chant du Livre des odes : « Les saules et les peupliers avaient encore de tendres pousses quand je suis parti. Maintenant, je reviens. La neige tombe dru. J'avance lentement sur la route, tenaillé par la faim et la soif. J'ai le cœur triste et meurtri. Personne ne pense à ma peine. »

Notre prince compatit aux peines de son peuple. Attristé de le savoir séparé des femmes et des enfants depuis bien longtemps, hanté par la vision des osse­ments sans sépulture dans la steppe immense, touché par la douleur de ces exilés qui guerroient sur une terre froide et rude, sans abris pour se garder des intem­péries, il donna ordre, ce printemps, de distribuer des dons aux plus éprouvés et de réhabiliter ceux qui avaient perdu injustement leur emploi afin de manifester sa compassion au sort de ses sujets envoyés au loin et d'apporter un réconfort à leurs vieux parents. Car grande est la générosité de notre bien-aimé souverain. Mais les fonctionnaires n'exécutent pas ses instructions et, loin de se montrer secourables, ils exploitent les conscrits en exigeant d'eux toutes sortes de tâches extra-militaires. C'est à cause d'eux que les paysans enrôlés dans la corvée sont privés de leur travail et que les mères se lamentent et se répandent en imprécations contre l'État. Faut-il vous rappeler qu'un incendie ravagea le pays de Song parce qu'une concubine, Song Poyi, se morfondait, seule au milieu du gynécée, et que le ressentiment de la femme du prince de Lou livra aux flammes ses appar­tements ? Aujourd'hui, c'est l'Empire tout entier qui est rongé par la haine de ses dirigeants, et non plus une femme des demeures seigneuriales ou quelque vieille douairière de Song.

Si les Annales des printemps et des automnes ont rapporté les mouvements populaires, c'est qu'elles y attachaient de l'importance. Les habitants de Song encerclèrent Chang ge pour manifester leur désapprobation devant ]a longueur de la corvée. Que les princes prennent garde à ne pas lasser la patience de leurs sujets.

Le Grand Secrétaire demeure silencieux, ne trouvant rien à répondre.


1. Noble du pays de Lou (VIème siècle av. J.-C.). C'est lui qui présenta au duc de Lou, son maître, les quatre-vingts danseuses dont la présence incita Confucius à quitter son poste.

8 févr. 2013

Dispute sur le Sel et le Fer (28)



LE RESPECT DES RITES


Impressionner les barbares.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Si l'on a dans sa maison des meubles sculptés et de la belle vaisselle, ce n'est pas tant pour soi-même que par respect pour ses hôtes. Ainsi les objets chatoyants et curieux servent-ils à impressionner les barbares ; ils ne sont pas à usage interne. Vous ne trouverez rien de choquant à ce que des particuliers commandent des musiciens et des chan­teuses pour charmer les oreilles de leurs invités par les accents d'une musique raffinée. Alors, pourquoi êtes-vous scandalisés quand c'est l'État qui le fait ? Le déploiement des bannières et des oriflammes, la revue des chevaux cuirassés sont destinés à montrer aux étrangers notre puissance militaire. Les animaux fabuleux et les objets exotiques leur prouvent que la vertu de l'empereur s'étend, triomphante, jusqu'aux bornes de l'univers et qu'il n'est pas de peuple, si reculé soit-il, qu'elle laisse à l'écart.

Rayonner par la vertu.
LES SAGES. - Un monarque avisé respecte les rites et pratique la vertu. Il tient la charité et l'équité pour les plus hautes des vertus et méprise la brutalité et les superstitions dont les sages se sont faits de tout temps les ennemis jurés. Confucius a dit : « Un homme doit être sincère dans ses paroles, prudent et circonspect dans ses actions, même au milieu des barbares du Midi et du Septentrion. » Or, lorsque les princes des pays lointains viennent à la Cour présenter leurs cadeaux et offrir leur tribut, touchés par le rayonne­ment de la vertu du Fils du Ciel, ils sont désireux de connaître les rites et les cérémonies de l'empire du Milieu. C'est à cet effet qu'ont été édifiés le Palais Sacré et l'École du Fils du Ciel. Les souverains de jadis y donnaient des danses guerrières et faisaient jouer hymnes dynastiques et chants des grandes cérémonies afin d'apprendre aux barbares ce qu'était la civilisation. Mais, de nos jours, on ne cherche plus qu'à les impressionner par des bibelots sans utilité, des bêtes étranges, des jeux de foire et tout un étalage de clinquant. Est-ce là la façon dont le duc de Tcheou traitait ses hôtes ?

Jadis, le duc de Tcheou se montrait modeste pour rabattre les préten­tions de la noblesse, il pratiquait les rites pour pacifier l'Empire. Il refusa les cadeaux des barbares du Sud afin de leur montrer ce que signifiait décli­ner une offre. Puis il entra avec eux dans le temple ancestral où reposait la tablette du roi Wen pour leur faire comprendre ce qu'on entendait par piété filiale. Les yeux impressionnés par le spectacle imposant des danses de guerre, les oreilles frappées par les nobles accents des chants dynas­tiques, le cœur empli de la vertu parfaite, ils s'en retournèrent chez eux, subjugués. Les barbares, convertis à l'équité, firent leur soumission. Ce n'est pas en montrant à leurs interprètes occidentaux des bêtes féroces ou des ours qu'on se les ralliera. D'autant que les rhinocéros, les éléphants et les tigres sont très nombreux chez les peuples méridionaux, et les mulets, les ânes et les chameaux sont des animaux de bât tout à fait communs chez ceux du Nord. Toutes ces bêtes, que la Chine considère comme des rare­tés, sont regardées avec mépris par les étrangers. Les Cantonais accrochent les paons en chapelets à leurs fenêtres et à leurs portes ; dans le Kunshan, le jade sert de projectile contre les corbeaux et les pies. Ce que vous admi­rez, ils le méprisent; ce que vous considérez comme des trésors ne sont pour eux que des objets des plus banals. Nous ne croyons pas que c'est ainsi que vous gagnerez leur considération, ni que vous propagerez parmi eux la vertu de notre souverain.

Les plus célèbres des joyaux n'ont jamais préservé un pays de la ruine ni sauvé un État de la destruction. On fait la preuve de sa vertu et on mani­feste sa puissance par ses sages et ses ministres loyaux, non par un étalage de chiens, de chevaux et de produits exotiques. Les princes éclairés consi­dèrent les sages comme des trésors plus précieux que les perles ou les pierres dures. Le pays qui gagne un sage se renforce, celui qui en perd s'affaiblit. Comme le disent les Annales des printemps et des automnes : « Les hommes ne vont pas cueillir la mauve et la renouée dans des monta­gnes habitées par les tigres et les léopards ; un pays gouverné par un sage ministre n'est jamais attaqué. »

4 févr. 2013

Dispute sur le Sel et le Fer (27)



LES CALAMITÉS DU CIEL ET LES OUTILS DE L’ÉTAT

Le yin et le yang.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Yu et Tang furent de grands rois, il leur fallut pourtant à tous deux affronter des calamités naturelles : l'un l'inondation, l'autre la sécheresse. Ce sont là des malheurs dont seul le Ciel est respon­sable, de même que l'abondance ou la disette dépendent des mouvements du yin et du yang. L'homme n'y a aucune part. Quand la planète Jupiter se trouve dans le yang, c'est la sécheresse ; quand elle se trouve dans le yin, ce sont des pluies diluviennes. Tous les six ans, il y a disette, et tous les douze ans, une famine ; telles sont les lois de la nature. Nous n'avons aucune responsabilité dans ce cycle.

Pas de fléaux pour la vertu.
LES SAGES. - Jadis, quand gouvernaient les hommes vertueux, le yin et le yang étaient en harmonie ; les étoiles ne déviaient pas de leur route, le vent et la pluie se succédaient au moment opportun. Quand on cultive la vertu en soi-même, le renom s'étend dans tout l'Empire. Quand on fait le bien sur terre, le ciel vous récompense en dispensant ses richesses. Le duc de Tcheou ne ménagea pas sa peine et l'Empire fut en paix ; aucun malheur ne vint troubler son règne, les récoltes furent toujours abondantes, le vent ne cassait pas les tiges, la pluie n'emportait pas l'humus, il tombait une ondée toutes les dix nuits. Collines ou plaines, il n'y avait pas de lieu où la récolte ne mûrit à son heure. Comme le dit le Livre des odes : « Il se forme d'épais nuages et la pluie commence el tomber doucement. » Mais, maintenant, sans chercher à en comprendre le pourquoi, vous alléguez « le mouvement du yin el du yang ». Nous n'avons rien entendu de pareil à ce jour ! Mencius n'a-t-il pas dit : « Quand les campagnes souffrent de la famine, c'est que l'on néglige les travaux des champs. Quand les chiens et les porcs ont la même nourriture que les hommes, c'est qu'on ne fait pas d'économies. » Lorsque le père et la mère du peuple, voyant les sujets mourir de faim, s'écrient : « Ce n'est pas notre faute, c'est la récolte ", on dirait un criminel qui, après avoir égorgé quelqu'un avec un poignard, accuserait la lame.

Il vous échoit de débarrasser le peuple de ces fléaux que sont la faim et le froid ; pour mener à bien cette tâche, il vous faut abolir les monopoles sur le sel et le fer, limiter le profit, procéder à une nouvelle répartition des terres, stimuler l'agriculture, développer la culture du chanvre et du mûrier. Bref, tirer le meilleur de la terre. Il faut limiter les corvées, restrein­dre les dépenses. Voilà la seule façon de rendre le peuple prospère sans que ni les inondations, ni la sécheresse, ni une année de mauvaises récoltes ne puissent l'atteindre.

L'ouvrier fait le métal.
LE GRAND SECRETAIRE. - L'agriculture et le commerce sont des activités très différentes. Et il suffit aux hommes du peuple de travailler tous pour avoir tout en suffisance. Actuellement, l'État fond lui-même les outils agri­coles afin que le peuple s'adonne à l'agriculture à l'exclusion de toute autre activité sans avoir à craindre la faim ni le froid. En quoi les monopoles sont­-ils néfastes au point qu'on doive les supprimer ? Les corvéables et les prisonniers consacrent tout leur temps à la nation, les fournitures et les produits sont nombreux, et les instruments de bonne qualité. Mais le peuple des différents corps de métier, pressé par d'autres tâches et manquant de moyens, fabrique un fer mal fondu, mal forgé, peu solide. C'est pourquoi nous avons demandé de centraliser la fabrication du fer et l'exploitation du sel afin d'uniformiser la production et les prix, et de satisfaire aux besoins tant privés que publics de la population. Si les fonctionnaires donnent des instructions claires et si les ouvriers font bien leur travail, le métal aura la solidité requise et les outils seront efficaces. Quel désagrément en aurait le peuple et de quoi aurait-il à se plaindre ?

Médiocrité des outils.
LES SAGES. - Lorsque le peuple payait une patente pour fondre le fer et bouillir le sel, le sel ne coûtait pas plus cher que les céréales ; les ustensiles de métal étaient tranchants et de bonne qualité. Il n'en est pas de même depuis que l'État s'occupe de la fabrication des outils de fer : beaucoup sont de très mauvaise qualité, il y a du gaspillage, les ouvriers d'État sont haras­sés et ne font pas bien leur travail. Quand les artisans indépendants travaillaient de concert et que le père et le fils mettaient toute leur ardeur à la tâche, chacun avait à cœur de faire du bel ouvrage. Il y avait peu de mauvais outils. Lorsqu'il y avait urgence pour les semailles ou les récoltes, on les apportait et les distribuait dans les chemins vicinaux, le peuple avait
le droit de les acheter ou de les vendre, il pouvait échanger les anciens contre des neufs ou les troquer contre des marchandises ou des céréales ; parfois, on les achetait à crédit, si bien que l'on ne négligeait pas sa tâche. Ceux qui achetaient les instruments agricoles y trouvaient leur avantage et, de plus, la corvée en était allégée. L’État pouvait utiliser des corvéables à d'autres tâches, comme la construction ou la réfection des ponts et des chaussées pour le plus grand bien de tous.

Maintenant, on cherche à centraliser la production et à unifier les prix. Mais la plupart des outils sont cassants, et il n'y a aucun choix possible entre les bons et les mauvais. Les fonctionnaires ne sont jamais là et les outils diffi­ciles à obtenir. D'un autre côté, les paysans ne peuvent en faire des stocks, car ils rouillent. Alors, ils vont au loin acheter des outils, laissant passer des moments essentiels pour les travaux des champs. Le prix du sel et du fer d'État est trop élevé, ce qui lèse gravement les paysans, obligés de labourer la terre avec des instruments de bois et de sarcler à mains nues. Ils apla­nissent la terre avec un rouleau d'argile et mangent sans sel. Quand les fonderies nationales n'arrivent pas à écouler leurs produits, elles procèdent à des ventes forcées. Malgré des subventions continuelles, les artisans des ateliers d'État fondent des instruments de mauvaise qualité qui ne répon­dent pas aux normes. On lève sans répit de nouveaux contingents d'ouvriers pour remplacer les anciens, tous les corvéables sont également frappés et finalement tout le peuple en pâtit.

Jadis, dans un fief de mille familles et dans un domaine de cent chariots, potiers, forgerons, charpentiers et marchands pouvaient répondre à la demande de tous les citoyens en échangeant leurs produits. Les laboureurs n'abandonnaient pas leurs champs, et ils avaient suffisamment d'outils agri­coles. Les charpentiers ne coupaient pas les arbres et avaient suffisamment de bois ; les potiers et les fondeurs ne cultivaient pas les champs et avaient riz et blé en suffisance. Chacun y trouvait son compte et l'État n'avait pas à intervenir. C'est pourquoi les rois doivent s'attacher à l'agriculture et négli­ger les activités annexes. Ils doivent bannir tout ce qui est clinquant et apprêté pour éduquer leurs sujets par les rites et les guider par la simplicité de leurs mœurs. Alors, le peuple s'adonnera à l'agriculture et ne se laissera pas détour­ner par le commerce et l'industrie.

1 nov. 2012

Bob Marley - Revolution

Je publie aujourd'hui le magnifique morceau « Revolution » de Bob Marley, issu de l'album Natty Dread sorti en 1974. Pas besoin de blabla ou de commentaire de ma part, le morceau se suffit à lui-même. Je publie simplement un copier/coller des lyrics, et bien entendu la vidéo du morceau (agrémentée d'images du film Rockers).

Revelation reveals the truth - revelation.
(revolution, revolution, revolution - oooo-doo-doo-doo-doo)
(revolution - oooo-doo-doo-doo-doo)

It takes a revolution (revolution) to make a solution;
(doo-doo-doo-doo)
Too much confusion (aaa-aaah), so much frustration, eh!
I don't wanna live in the park (live in the park);
Can't trust no shadows after dark (shadows after dark), yeah-eh!
So, my friend, I wish that you could see,
Like a bird in the tree, the prisoners must be free, yeah! (free)

Never make a politician (aaa-aaah) grant you a favour;
(doo-doo-doo-doo)
They will always want (aaa-aaah) to control you forever, eh!
(forever, forever)
So if a fire make it bun (make e bun, make e bun)
And if a blood make e run (make e run, run, run),
Rasta de 'pon top (aaa-aaah), can't you see? (doo-doo-doo-doo)
So you can't predict the flop. Eh-eh! (doo-doo-doo-doo)

We got lightning (lightning), thunder (thunder),
brimstone (brimstone) and fire - fire (fire, fire);
Lightning (lightning), thunder (thunder),
brr-brimstone (brimstone) and fire - fiyah - fire - fiyah!
(fire, fire)

Kill, cramp and paralyze all weakheart conception;
(aaa-aaah, doo-doo-doo-doo)
Wipe them out of creation (creation), yeah-eah! (creation)
Wa-Jah, Jah, Jah! Wa-Jah, Jah, Jah! (creation)
Wa-Jah, Jah, Jah! (creation)

Oh! Let i'es is i'es (i'es), in i'es is black (i'es),
In i'es is red (i'es), in i'es is dread.

Let righteousness cover the earth
Like the water (aaa-aaah) cover the sea, yeah! Yeah!

Lightning (lightning), doo-doo-doo (thunder),
doo-doo-doo (brimstone), doo-doo-doo (fire, fire);
A lightning (lightning), thunder (thunder),
brimstone (brimstone) and fire.

22 oct. 2012

Dispute sur le Sel et le Fer (26)



LA VERTU ENTRE L'ABONDANCE ET LA MISÈRE


Pas de compassion pour tous.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Si les hommes qui vivent maintenant sur notre territoire sont dans le besoin, bien que ne sévissent ni épidémies ni calamités naturelles, la faute en revient à leur prodigalité ou à leur paresse ; ceux qui jouissent d'une relative aisance le doivent à leur travail ou leur économie. Vous avez dit tout à l'heure : « Le prince se réjouit de prodiguer ses largesses et s'émeut d'avoir à punir. » N'est-ce pas là compatir sur le sort d'êtres nuisibles à la société et entretenir des fainéants ? Donner sans discrimination n'est pas répandre ses largesses, distribuer ses faveurs à ceux qui ne le méritent point n'est pas faire preuve de bienveillance.

Bienfaits de l'aisance.
LES SAGES. - Durant l'apogée des Trois Antiques Dynasties, il n'y eut pas le moindre trouble. Parfait était l'enseignement des souverains. Mais sur le déclin des deux derniers, des Xia et des Shang, il ne restait pas un sujet soumis dans l'Empire, car telles étaient les mœurs de la populace. C'est pourquoi les souverains ont fondé des écoles et des académies afin de diffuser la morale et la civilité parmi les masses, et de contenir leurs mauvais penchants, afin de leur inculquer les bienfaits de la morale, de leur insuffler la bienveillance et de les éveiller au bien. Lorsque les bonnes manières et le sens moral règnent sur l'esprit du peuple, même les laboureurs se cèdent le pas sur le bord des champs, mais quand ces saints principes sont abandonnés, les gentilshommes se chamaillent à la Cour. La richesse permet à la bonté de s'épanouir ; l'abondance met fin à la discorde. Si quelqu'un, à la tombée de la nuit, vient frapper à la porte pour demander de l'eau ou du feu, le plus pingre des hommes ne le repoussera pas. Pourquoi? Parce que ce sont là choses que tout le monde possède en abondance. Si ceux qui gouvernent arrivent à rendre le mil et le riz aussi courant que l'eau ou le feu, il n'y aura pas un seul homme pour bafouer la bienveillance.

Dangers de l'aisance.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Les débauchés qui aiment les jeux et les chevaux sont tous fils de riches seigneurs. On ne peut dire d'eux qu'ils vivent dans l'indigence ! En réalité, si le peuple est riche, il devient dépensier ; s'il possède l'abondance, il devient prodigue. Il est futile dans ses loisirs et, dès qu'il agit, il fait le mal. Je ne vois pas que l'aisance fasse pratiquer la vertu. Si l'on est d'une nature paresseuse ou dépensière, on connaîtra nécessairement la pauvreté, aurait-on des biens en quantité aussi inépuisable que le sont l'eau et le feu. Quand le peuple est prodigue, même si ses maîtres l'assistent dans ses travaux, il n'aura jamais rien en suffisance.

Abondance et pudeur.
LES SAGES. - Quand le duc de Tcheou exerçait sa charge de Premier ministre du roi Cheng, le peuple vivait heureux et prospère. Il n'y avait pas un miséreux dans tout le royaume ; et cela sans que l'État donnât des subventions pour l'assister dans les activités agricoles et textiles.

En procédant à une nouvelle répartition des terres et en allégeant les impôts, on peut apporter le bien-être aux cultivateurs. Quand, au sommet de la hiérarchie, on sert le prince et ses proches, quand, en bas de la pyramide sociale, le peuple ne souffre ni de la faim ni du froid, la morale se répand dans l'Empire. Dans les Entretiens, ne dit-on pas : « Une fois que le pays est prospère, que faut-il encore ? Le Maître répondit : "Éduquer le peuple." » Éduqué par la vertu, pacifié par les rites, le peuple agit conformément au sens moral et au bien. Personne alors qui ne pratique la piété filiale et ne vénère ses aînés. Comment dans une telle société y aurait-il place pour la prodigalité, la cruauté ou le relâchement ? Le Kouan-tseu eut une belle formule : « Quand les greniers sont pleins, on connaît les rites et la mesure. Quand le peuple a tout en suffisance, il connaît la pudeur. » Un peuple prospère agit conformément aux rites.

Difficultés de la vertu.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - L'État est à l'égard du peuple comme un père compatissant avec ses fils. Le souverain laboure lui-même au début du printemps le champ royal pour inciter le peuple à l'ouvrage, il distribue des biens afin d'aider les nécessiteux. Il fait écouler les eaux stagnantes, pardonne aux criminels légers, veille à ce que le peuple travaille selon les saisons. La vertu du souverain n'a pas cessé de s'exercer. Et si jusqu'aujourd'hui il y a encore des pauvres, cela montre la difficulté qu'il y a à pratiquer la vertu.

Campagnes désertées.
LES SAGES. - Quand le peuple manque du nécessaire, les impôts rentrent mal. Quand le peuple travaille peu, les résultats sont minces. Il faut inculquer au peuple le goût du travail et ne jamais le distraire de ses tâches. Zhao Po écoutait les plaignants à l'ombre d'un sorbier afin de protéger les intérêts des paysans. Aujourd'hui, alors que les pluies de printemps sont tombées, on ne songe même pas à semer les graines ; en automne, les récoltes pourrissent sur pied sans qu'on les fauche. La campagne est un désert, mais les bourgs et les hameaux forment de véritables villes. À l'équinoxe de printemps, on se contente de suspendre des banderoles vertes et de fouetter un bœuf de terre pour chasser l'hiver. Ce n'est peut-être pas suffisant pour promouvoir l'agriculture !

17 oct. 2012

Dispute sur le Sel et le Fer (25)



DU BON USAGE DES CHÂTIMENTS


La trique assouplit les hommes.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - La mauvaise herbe est la ruine des récoltes ; les scélérats sont la plaie d'une nation. Quand on extirpe la mauvaise herbe, les récoltes prospèrent ; lorsque l'on châtie les méchants, le peuple vit dans la joie. Le duc de Tcheou et Confucius n'ont pu s'abstenir de recourir aux châtiments. Il ne reste pas beaucoup de vaisselle intacte là où il y a des enfants gâtés. Que dire quand il s'agit de tout un peuple ! Les hommes deviennent arrogants quand on les traite avec amour, ils s'assouplissent sous la trique. Les peines restent les meilleurs instruments pour ramener le peuple à la raison, tout comme la bêche permet de débarrasser le bon grain de l'ivraie.

Le bon cavalier ménage sa monture.
LES SAGES. - Jadis, on conduisait le peuple par une morale sévère et on veillait à ce que les châtiments soient justes. Les châtiments sont au gouvernement ce que la cravache est à l'équitation. Un bon cavalier ne conduit pas sa monture sans cravache, mais il s'arrange pour n'avoir pas à s'en servir. Un sage souverain répand la morale par ses lois. Quand la morale est connue du peuple, il n'a plus besoin de punir. Car un prince qui impose le respect n'a pas besoin de tuer pour se faire obéir. Quand les châtiments sont fermement établis, plus personne ne songe à les braver. En abandonnant tout précepte moral, vous vous êtes privé d'un garde-fou, en ruinant la civilité et le sens moral, vous avez abattu les remparts qui vous gardaient des excès de vos sujets. Le peuple est comme pris au piège ; et vous n'avez rien trouvé de mieux que de le traquer en brandissant au-dessus de lui les foudres de la loi. Vous avez ouvert les portes d'un cachot pour tirer des flèches empoisonnées sur le prisonnier. Par cette méthode, vous ne parviendrez qu'à exterminer tous vos sujets. « Si vous découvrez un coupable, gardez-vous de vous réjouir », est-il dit dans les Entretiens. Et vous qui vous félicitez d'attraper un criminel au lieu de vous désoler que vos sujets ne connaissent pas la paix, vous nous faites penser à un guerrier muni d'une hallebarde qui se réjouirait de voir le malheureux gibier pris dans les filets et les collets. Regardez ceux qui subissent les châtiments : de nos jours, il ne semble pas qu'il faille être un grand criminel pour encourir les rigueurs de la justice ! Nous craignons fort qu'à ce train-là, il ne reste plus une seule pousse dans les champs avant qu'on n'ait séparé le bon grain de l'ivraie, et que tous les hommes soient enterrés avant d'être gouvernés.

Les origines des désordres populaires sont à rechercher dans le gouvernement ; celles des désordres du gouvernement dans la personne des dirigeants. Quand ces derniers sont probes, l'Empire est ferme sur ses bases ; c'est pourquoi le prince loue les hommes capables et a pitié des criminels. Sa bonté s'étend jusqu'aux malfaiteurs. Ses bienfaits apaisent les misères des pauvres ; il se réjouit de prodiguer ses faveurs et s'émeut d'avoir à punir.

15 oct. 2012

Dispute sur le Sel et le Fer (24)

C'est la haute fustige envers le pouvoir établi... Les Sages remettent les dirigeants à leur place, lorsqu'il s'agit de corruption : « [...] Si vous voulez que les fonctionnaires soient honnêtes, commencez par vous-mêmes. La cause de la cupidité des fonctionnaires n'est pas à chercher en bas, mais en haut. La morale n'est pas faite par le peuple, mais par ceux qui le dirigent. »

Nous pouvons mesurer à quel point nous sommes (hélas) loin de cette réflexion, à propos de la répression : « Quand les grands officiers ou les ministres appliquaient un châtiment, ils ne pouvaient s'empêcher d'être émus et, bien que la peine fût méritée, ils examinaient encore s'il n'existait pas une des trois causes de pardon, et ne procédaient à l'exécution de la peine qu'en soupirant. Car ils avaient honte de n'avoir pu réformer le criminel et se désolaient de son imperfection. »

Le Grand Secrétaire se fait clacher, et sa langue de bois ne lui est d'aucun secours...





L'OCÉAN ET LES PETITS RUISSEAUX
DE LA CORRUPTION



Du supérieur à l'inférieur.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Plus les médecins sont incompétents et plus ils veulent qu'on leur prodigue des remerciements, de même que pires sont les fonctionnaires et plus ils dépouillent les populations. Les plus hauts placés exploitent leurs inférieurs et ces derniers se revanchent sur le peuple. C'est pourquoi ce n'est pas du manque de discernement dans le choix du personnel que souffre notre administration, mais des exigences des fonctionnaires. Non que leurs salaires soient trop bas, mais parce qu'il n'y a pas de limite à leurs revendications.

Les systèmes de rémunération.
LES SAGES. - Le vieux système de rémunération des fonctionnaires était le suivant : les postes de grands officiers et de ministres permettaient d'entretenir dans l'aisance des sages et des clercs. Les revenus que procurait le titre de gentilhomme donnaient à son détenteur et à sa famille tous les biens dont ils avaient besoin. Les roturiers qui avaient une charge dans l'administration recevaient une somme correspondante aux revenus d'un laboureur et pouvaient en vivre décemment. Mais, de nos jours, les émoluments des fonctionnaires subalternes sont bien maigres : ceux qui, au titre de la corvée, doivent se rendre jusque dans les trois districts de la capitale, au centre du Shensi, où le riz est cher, sont réduits à la portion congrue au point qu'ils ont à peine de quoi payer leurs vêtements et leur nourriture ; que survienne un accident quelconque, et ils doivent vendre leurs biens et leurs terres. Mais il n'y a pas que cela : les chefs de la corvée se mettent des bâtons dans les roues, les bureaux des préfectures exercent sur eux des pressions, et les comptables des préfectures ou commanderies exercent leur tyrannie sur les fonctionnaires subalternes. Tous les moyens leur sont bons pour tirer des bénéfices. Les grands fonctionnaires demandent des pots-de-vin. La préfecture pressure la sous-préfecture, qui à son tour profite du canton. Et où le canton pourrait-il prendre ce qu'on lui demande ? Un dicton ne dit-il pas : « Les exactions se répercutent vers le bas, comme l'eau suit toujours la ligne de plus grande pente ; jamais ce flux ne s'épuise, jamais il ne s'arrête. » Aujourd'hui, nous voyons de grands fleuves et de larges rivières abreuver la mer immense. L'océan recueille leurs eaux et ils veulent que les ruisseaux et les torrents leur cèdent la leur ; c'est pourquoi, dans les circonstances actuelles, il est exclu que les fonctionnaires soient intègres. Si l'on veut que l'ombre soit droite, il faut redresser le cadran solaire, si vous voulez que les fonctionnaires soient honnêtes, commencez par vous-mêmes. La cause de la cupidité des fonctionnaires n'est pas à chercher en bas, mais en haut. La morale n'est pas faite par le peuple, mais par ceux qui le dirigent.

Une affaire de caractère.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Bonté et méchanceté dépendent de la nature de chacun, de même que la cupidité et la bassesse sont affaires de caractère. Le sage cultive sa propre vertu à l'intérieur de lui-même ; mais il ne peut rien pour changer ses semblables. Aujourd'hui, vous vous permettez de nous critiquer sur toute chose, mais comment pourrions-nous agir si vous nous liez les pieds et les mains ?

Le cheval et le palefrenier.
LES SAGES. - Quand le cheval est rétif, la faute en revient au palefrenier ; quand le peuple est frondeur, la faute en revient aux gouvernants. Les Annales des printemps et des automnes n'adressaient pas leurs critiques au menu peuple mais aux hommes politiques. Quand les grands officiers ou les ministres appliquaient un châtiment, ils ne pouvaient s'empêcher d'être émus et, bien que la peine fût méritée, ils examinaient encore s'il n'existait pas une des trois causes de pardon, et ne procédaient à l'exécution de la peine qu'en soupirant. Car ils avaient honte de n'avoir pu réformer le criminel et se désolaient de son imperfection. Quand un gouvernement ne dispense pas l'éducation d'une manière lumineuse, le peuple trébuche et tombe à chaque pas sans personne pour l'aider à se relever ; il est comme un nourrisson au bord d'un puits, dont on attendrait la chute les bras croisés. Si le prince se conduit de cette façon à l'égard de ses sujets, peut-on encore l'appeler père et mère du peuple ? Un monarque doit porter toute son attention sur la diffusion de la morale et se montrer circonspect dans tout ce qui touche aux châtiments. Pour un criminel châtié, il en réforme cent ; une seule exécution capitale donne à réfléchir à dix mille. Après un châtiment exemplaire, le peuple se conforme aux rites et observe ses devoirs. Les supérieurs modèlent leurs sujets, comme le vent courbe les herbes. Nul n'échappe à leurs enseignements. En quoi essayons-nous de vous entraver ?

11 oct. 2012

Zapping « spécial Syrie »

Maurice, du Cercle des Volontaires, vous présente 15 minutes de zapping « spécial Syrie ».

Retrouvez le meilleur – et le pire – des médias français sur le conflit syrien : des images de ces derniers mois, avec BHL, Les Guignols de l’info, Alain Juppé, Laurent Fabius, Aymeric Chauprade, François Asselineau, Thierry Meyssan, Alain Soral, Eric Zemmour, …

10 oct. 2012

11 septembre, 11 ans après

Aujourd'hui, que pensent les français de cette journée qui marqua pour longtemps la politique internationale ?

Notre micro-trottoir a été réalisé le 11 septembre 2012, entre Châtelet-les-Halles et le Vercors. Il n’est certainement pas représentatif de l’entièreté de la population française, mais dénote un paradoxe étonnant.

Bien que la grande majorité des interrogés affichent un scepticisme face aux médias traditionnels et à la « version officielle » du 11 septembre, bien peu ont effectué des recherches personnelles afin de confronter ce qu’on leur assénait aux faits, ainsi qu’aux enquêtes et études effectuées par des citoyens indépendants.

La diabolisation médiatique des « chercheurs de vérité » semble finalement avoir eu un effet dévastateur dans l’opinion.



Voici un documentaire réalisé par le Cercle des Volontaires, relativement didactique, sur les principales découvertes faites depuis, à propos de cet événement. Beaucoup d’entre vous ne découvriront rien en visionnant cette vidéo, mais elle servira peut-être de déclic à certains ; n’hésitez donc pas à la partager !



Voici une interview d’Olivier Taymans, citoyen belge engagé dans la critique média (auteur du documentaire Epouvantails, autruches et perroquets : 10 ans de journalisme sur le 11 septembre). Olivier Taymans analyse le traitement de ces attaques comme une véritable faillite du journalisme. Pour lui, la plus grave menace qui pèse sur les journalistes est l’auto-censure, causée par une inquisition médiatique qui frappe toute personne qui ose aborder ce sujet. « Ce n’est définitivement pas un bon sujet pour eux », nous accorde Olivier.

La remise en cause des versions officielles des événements du 11 septembre (Comme celles qui expliquent l’effondrement de la tour 7 -fait déjà inconnu d’une grande partie de la population en soit- ou l’attaque du Pentagone par exemple) n’a finalement jamais fait l’objet d’enquête journalistique de fond de la part des médias français. Pourtant, certaines découvertes furent étonnantes, comme la présence d’explosifs dans tous les échantillons de poussière des bâtiments WTC 1, 2 et 7… Cela aurait été un magnifique scoop, non ?

7 oct. 2012

Le Prophète Obama fait le toutou devant l’AIPAC

Vous connaissez peut-être l’AIPAC, un des principaux lobbies sionistes américain, une sorte de CRIF puissance 10… Barack Obama est allé faire ses courbettes et ses révérences devant ce très puissant lobby vendredi 27 juillet 2012.

Mais pourquoi affubler le président américain du titre de prophète ? Ce n’est qu’un prophète de la guerre, et prix Nobel de la paix qui plus est ! Oui, mais dans son discours, ces petites phrases m’ont fait bondir : « La sécurité d’Israël est sacro-sainte », « Je crois que c’est Dieu qui a guidé mes actions [en faveur d'Israël] en tant que président », « Dieu bénisse Israël »…

Propagande oblige, Obama reprend le mensonge à propos de la déclaration de Mahmoud Ahmadinejad, le fameux « rayer Israël de la carte » … Ceci n’est qu’un juste retour des choses, étant donné que l’AIPAC fut, avec le JPCA, le B’nai B’rith Canada et l’Israel Project, l’un des principaux diffuseurs du mensonge accusatoire envers le président iranien.

Bref, il n’y a là rien de très surprenant, malheureusement. Je crois que l’essentiel est dit dans cette phrase riche en nuance : « Il ne devrait pas y avoir l’ombre d’un doute : j’ai fait le choix d’Israël ». Les palestiniens, ainsi que tous les épris de justice, apprécieront…

5 oct. 2012

Interview de Bassam Tahhan sur la situation en Syrie

A propos du conflit syrien, beaucoup de français ont renoncé à essayer de démêler le vrai du faux, sans doute à cause du flot continu d’informations très manichéennes que nos médias dits « main-stream » nous envoient quotidiennement sur le sujet. On peut les comprendre..

C’est pourquoi je suis heureux de pouvoir relayer cette interview, didactique, accessible, et (à mon avis) pondérée sur le sujet brûlant de la situation sanglante en Syrie, qui oppose le régime Baas syrien dirigé par Bachar Al-Assad, et l’ASL et ses alliés (Al-Qaïda et consort).

Une fois n’est pas coutume, je tiens à remercier tout spécialement l’interviewé lui-même, Bassam Tahhan, pour nous avoir encouragé à faire cette interview.


Minutage :

(00’12) Présentation de Bassam Tahhan, professeur de Géopolitique et de Lettres arabes au lycée Henri IV.

(03’19) Bassam Tahhan, spécialistes des différentes variantes du Coran.

(04’30) Avant la crise : le régime Baas syrien, et Bachar Al-Assad.

(08’53) Le printemps syrien
Des manifestations démocratiques infiltrées par des éléments extérieurs, qui ont provoqué la confusion en tirant à la fois sur les forces de l’ordre et les manifestants.

(11’28) La rébellion armée en Syrie
Le Club de Paris, l’Arabie Saoudite, l’ASL, le CNS, la position du gouvernement français.

(15’39) L’influence des puissances étrangères sur le conflit
L’Arabie Saoudite, le « Croissant Chiite », le Wahhabisme, Al-Jazeera.
Témoignages sur les récents combats à Alep.
Les islamistes majoritaires parmi les rebelles, honnis par la population.
Les deux OSDH.
Analyse géostratégique sur le risque d’escalade militaire dans la région.

(23’54) Mobile de déstabilisation de la Syrie
Le but de l’occident et de ses alliés dans la région (Israël, Arabie Saoudite).
L’Iran et le Hezbollah sont-ils les « prochains sur la liste » ?
Risque de 3ème guerre mondiale : soutien de l’Iran, la Russie et la Chine à la Syrie.

(29’28) La guerre civile va-t-elle s’enliser et durer ?
L’occident cherche-t-il autre chose que la destruction du pays ?
Le deux poids deux mesures de la politique étrangère occidentale.
La politique Fabusienne envers la Syrie.

Merci également à Karim Mansouri, du collecitf Pas En Notre Nom

D’après Israël Shamir, Tel Aviv recherche la somalisation de la Syrie

Désormais, nous relaierons régulièrement certains articles dont nous ne sommes pas les auteurs, spécialement lorsque ceux-ci contiennent des informations qui nous semblent pertinentes, et (quasiment) absentes des médias francophones. Le présent article, dont Israël Shamir est l’auteur, est paru en anglais le 30 juillet 2012 sur le site CounterPunch.

Israël conserve sa capacité à contrôler les rebelles islamistes syriens. Netanyahou n’est pas inquiet de la possible désintégration de la Syrie. Malgré l’opinion admise selon laquelle les Israéliens préfèrent un Assad stable et familier à la grande inconnue de la guérilla islamique, l’information nouvelle et sensationnelle que nous venons de recevoir souligne le contraire, à savoir que les Israéliens préfèrent la somalisation de la Syrie, son éclatement et l’élimination de son armée, car cela leur permettra de s’attaquer à l’Iran sans obstacle.

C’est ce qu’implique un dossier secret récemment divulgué par une personne(s) proche du ministre israélien des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman. Il contient un enregistrement des conversations entre Bibi Netanyahou, Avigdor Lieberman et le président russe Vladimir Poutine lors de la visite récente de ce dernier en Israël. Les Israéliens ne semblent pas avoir de doutes sur son authenticité. Counterpunch a reçu le fichier d’origine, et voici les faits saillants de cette conversation (dans notre traduction de l’hébreu):

Netanyahou a demandé à Poutine de faciliter le départ de Bachar Al-Assad.

« Vous pouvez désigner son successeur, et nous ne nous y opposerons pas, a déclaré le Premier ministre israélien. Mais Il y a une condition – le successeur doit rompre avec l’Iran ».

Poutine a répondu : « nous n’avons pas de candidat pour succéder à Bachar. Et vous ? »

« Non, nous n’en avons pas, a répondu M. Netanyahou, mais nous allons vous dire notre préférence bientôt. »

Apparemment, Israël peut influer sur les rebelles, dans la mesure où il  suppute qu’ils choisiraient  d’accepter un successeur acceptable pour Tel-Aviv. Cela signifie que la chaîne du commandement des rebelles va bien au-delà des chefs de troupe indisciplinés sur le terrain, au-delà du Qatar et l’Arabie saoudite, au-delà de Paris et Washington, et débouche tout droit sur Israël. Il est bien connu que les rebelles cherchent l’amitié avec Israël, mais personne ne pensait qu‘Israël était en mesure de les contrôler dans une telle mesure.

Il va de soi que Netanyahou avait reçu le feu vert de Washington pour faire une telle offre. Cela signifie que pour les États-Unis et Israël, cela ne dérange pas que la Syrie reste dans la sphère d’influence russe, à condition qu’elle coupe ses liens avec l’Iran. Et c’est cela qui indique qu’Israël est la force motrice derrière les rebelles, car autrement, un tel arrangement serait inacceptable pour les Américains.

Cependant, il est possible que l’offre de Netanyahou ait été une simple ruse pour découvrir les intentions russes. En tout cas, c’est ce qu’a pensé Poutine, et il a répondu dans la même veine :

« Nous ne devons rien à Assad, » a déclaré M. Poutine. « Avant la rébellion, il était un visiteur fréquent à Paris plutôt qu’à Moscou. Nous n’avons pas de programme secret en ce qui concerne la Syrie. J’ai demandé au président Obama quelles sont les intentions des États-Unis en Syrie ; pourquoi les Américains rejettent Assad. Est-ce à cause de son incapacité à se réconcilier avec Israël ? Ou à cause de ses liens avec l’Iran ? En raison de sa position sur le Liban ? Je n’ai reçu aucune réponse sérieuse. Notre motivation, a dit Obama, c’est la répression violente d’Assad contre le peuple syrien. Je lui ai répondu que la violence est causée par le Qatar et l’Arabie, par leurs interférences. »

On comprend que Poutine est perplexe : s’il lui a été offert de garder la Syrie dans la sphère russe, pourquoi les USA s’en prennent-ils au gouvernement syrien ? Peut-être, les États-Unis relayent-ils simplement les instructions d’Israël ? Et quelles sont les intentions d’Israël ?

« L’objectif d’Israël est la somalisation de la Syrie, à la suite de la somalisation de l’Irak, » a déclaré M. Poutine, et Netanyahou n’a pas rejeté son interprétation.

Ces mots durs de Poutine répondent à la question des intentions américaines et israéliennes. Telle était la position de Yinon, stratège israélien et des néo-conservateurs : la somalisation de la région. Les dirigeants israéliens obéissent encore à leur stratégie à cout terme de déclencher la guerre civile en Syrie, en supprimant Assad, et en plongeant la Syrie dans un bourbier de groupes armés qui ne constitueraient pas un obstacle pour les avions israéliens cherchant à atteindre l’Iran. C’est un jeu risqué, comme il était risqué d’attaquer le Liban en 2006, mais Israël a un  complexe militaire tellement puissant qu’il a besoin de prendre des risques, qui seraient inutiles autrement.

Le dossier de la conversation Poutine-Netanyahou contient deux importantes concessions russes envers Israël : Poutine a promis de rompre le contrat sur l’offre de systèmes S-300 de missiles anti-aériens à Damas (et il l’a fait) et d’arrêter les fuites d’informations de missiles utiles au Hezbollah.

Le ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Lieberman a profité de la réunion pour se plaindre de la chaîne audacieuse Russia Today :

« Le bureau israélien de RT se répand en propagande anti-israélienne. Ils ont diffusé des entretiens avec Hassan Nasrallah [probablement une référence à l'entrevue que celui-ci a accordée à Julian Assange]. Nous avons parlé à des journalistes RT privé, mais ils ne bougeront pas, arguant en cela des instructions de Moscou. Vladimir Vladimirovitch [Poutine], s’il vous plaît, penchez-vous sur la politique éditoriale de RT de sorte qu’elle devienne objective envers d’Israël…. »

Cette plainte s’inscrit bien dans la pratique israélienne de faire pression sur les médias étrangers. Récemment, l’ambassadeur israélien à Washington a tenté d’interférer avec CBS et de censurer Bob Simon au sujet de son reportage sur ​​les chrétiens palestiniens, causant beaucoup de ressentiment aux  États-Unis. Les Israéliens ne peuvent toujours pas s’habituer à l’existence d’une presse relativement libre.

La principale conclusion des échanges qui ont fuité, c’est que les dirigeants israéliens continuent d’aimer vivre dangereusement. Alors que certains autres pays, notamment la Russie, sont à la recherche de la stabilité, les Israéliens aiment le jeu, et le jeu pour le pouvoir. Qui ne risque rien n’a rien, disent-ils. Ils sont prêts à accepter des risques à court terme pour des gains à long terme. Et l’élimination de l’armée syrienne est certainement un gain à long terme pour Israël.

Israël Shamir est correspondant de CounterPunch à Moscou

4 oct. 2012

Anne-Cécile Robert (Monde Diplomatique) et la « guerre humanitaire »

Anne-Cécile Robert, journaliste au Monde Diplomatique depuis 15 ans, a accepté de répondre à nos questions. Nous avons souhaité faire une interview pédagogique, visant à rendre compréhensible les enjeux de la notion d’ingérence, du traitement de l’information, de la réalité de notre si imparfaite « Démocratie »… Grâce à la remarquable intervention d’Anne-Cécile Robert, le résultat est au rendez-vous !

Eric Hazan pour un Etat unique en Israël-Palestine

Eric Hazan présentait son livre (co-écrit avec Elya Sivan) « Un État commun entre le Jourdain et la mer » à la librairie Tropiques. A la suite de la conférence, nous lui avons posé quelques questions sur cette problématique pouvant ouvrir des perspectives de paix justes et durables dans la région.

Un livre, accompagné d’un film qui explore des voies peu évoquées dans le débat public traditionnel lorsque le conflit israélo-palestinien est traité. Arrivera-t-il à relancer le dialogue sur le sujet en France ?

Interview de Jean Bricmont sur la « guerre humanitaire »

Nous avons souhaité interviewer l’intellectuel et écrivain belge Jean Bricmont suite à son intervention à l’UNESCO le 14 juin 21012.

Il revient ainsi sur la notion fallacieuse de « guerre humanitaire », et dénonce un conditionnement idéologique provenant des médias de masse, qui visent selon lui à rendre acceptable aux yeux de l’opinion publique une intervention militaire en Syrie. Enfin, il revient sur l’affaire Piccinin, pour laquelle il a été calomnié jusque dans les colonnes du journal Le Monde.


Voici la retranscription de l’interview :

Cercle des Volontaires :
Jean Bricmont, bonjour, vous venez d’intervenir à l’UNESCO en dénonçant les interventions humanitaires. Aujourd’hui, la France et certains pays de l’OTAN ont des intentions belliqueuses en Syrie, et justifient cela par une possible guerre humanitaire. Donc est-que vous pouvez informer les français sur cette notion, et pourquoi ils doivent s’en méfier ?
 

Jean Bricmont :
Si on regarde l’Histoire, on voit que toutes les guerres sont toujours justifiées par des mobiles altruistes : vous avez le christianisme, la mission civilisatrice, le « fardeau de l’homme blanc »… Hitler, par exemple, c’était la défense contre le bolchévisme. Et après la guerre, c’était la lutte contre le communisme, puis la lutte contre la terreur, etc.
 
Mais en France, aujourd’hui, c’est principalement la guerre pour les droits de l’homme, l’ingérence humanitaire. J’en ai développé ici toute une critique : imaginons que la Russie s’autorise une ingérence humanitaire en Syrie, ou au Barhein par exemple. S’ils faisaient cela, je pense que nous aboutirions rapidement à une guerre mondiale. Ce ne serait pas accepté par les puissances occidentales que des pays puissants militairement, ceux qui techniquement pourraient le faire, s’ingèrent dans les pays du moyen-orient comme nous essayons de le faire.
 
Et donc, la paix mondiale – qui n’est pas une plaisanterie, parce qu’une guerre mondiale provoquerait la mort de dizaines de millions de personnes, ce serait autre chose que ce dont on nous parle en Syrie -, la paix mondiale dépend d’un ordre international qui a été construit après la deuxième guerre mondiale, et qui est basé sur le respect de la souveraineté nationale de chaque pays, pour éviter justement ce qui avait été fait avant la guerre et qui avait mené à la deuxième guerre mondiale, à savoir l’ingérence de l’Allemagne dans les affaires de la Tchécoslovaquie, puis de la Pologne, au nom, après tout, de la défense des minorités, ce qui est le genre de prétexte que nous avons utilisé au Kosovo, ou avec les Kurdes en Irak, etc.
 
Et donc, on a toujours cette politique des grandes puissances, qui invoquent toujours des mobiles nobles, mais qui d’une certaine façon, risque de nous mener dans une guerre sérieuse, et qui est en tout cas une violation totale de l’ordre international tel qu’il a été établi après la guerre, ordre qui pour moi était un progrès fondamental.
 
Alors, j’aurais toute sortes d’arguments à développer. Je pense que le monde irait beaucoup mieux si, au lieu de dépenser leurs ressources en armement, en surveillance, en drones, en missiles, les états occidentaux choisissaient une politique de paix. Un politique de paix, ce serait une politique de coopération, de dialogue avec les autres pays, y compris la Russie, la Chine, l’Iran, la Syrie évidemment. Cette politique est impossible aujourd’hui, même si un responsable politique voulait la mener. Par exemple, je ne sais pas ce que pense François Hollande en son for intérieur ; probablement s’adapte-t-il aux circonstances. Mais même s’il pensait qu’il faudrait une autre politique, ce serait impossible à cause des médias en France. Il y a un tel bombardement médiatique !
 
Et pour Obama, c’est pareil. Je suis convaincu qu’Obama est tiède par rapport à cette politique, et certainement tiède par rapport à la politique de Netanyahou, par exemple, mais il ne peut rien faire, parce qu’il aurait les médias et le Congrès sur le dos. En France, madame Aubry, hier, s’est vantée de ce que la France était redevenue une puissance sur la scène internationale parce qu’elle avait dit à Assad de s’en aller, et à Poutine de cesser d’empêcher la soi-disant communauté internationale  (qui ne représente évidemment pas le monde dans son entier, puisque la Chine, la Russie n’en font pas partie) d’obliger Assad à partir.
 
Alors, c’est quand-même extraordinaire ! En plus, lorsque l’on réfléchit au rapport de force, à la crise dans laquelle se trouve l’Europe, et la France elle-même, c’est un peu la grenouille qui veut se faire plus grosse que le bœuf, et qui va dire à Poutine ce qu’il doit faire, alors que Poutine a l’alliance de la Chine, il représente le mouvement des non-alignés dans cette affaire, il est allié à l’Iran…
 
Pour qui se prennent-ils ? C’est sur-réaliste ! Il y a des gens qui voient dans l’idéologie des Droits de l’Homme un prétexte pour la guerre, mais moi j’ai tendance à y voir une cause de la guerre, une cause qui devient sui generis, parce qu’elle entraine l’occident dans une espèce de folie qui lui donne une illusion de grandeur qu’il n’a plus, qu’il a perdu depuis la décolonisation, avec la montée en force des puissances émergentes, et on va vers une espèce de folie. Je ne sais pas si on va bombarder directement la Syrie, je ne sais pas s’ils oseront le faire, mais on va armer les rebelles en Syrie de façon à créer le chaos dans ce pays pour une durée indéterminée. Je ne sais pas comment cela va se terminer…
 

C.d.V :
Votre réaction à la discrimination des voix discordantes dont Michel Collon et vous-même, par exemple, avez été victimes, jusque dans les colonnes du Monde ?
 

J. B. :
Dans les colonnes du Monde, ils ont interviewé Pierre Piccinin, chercheur belge qui a été en Syrie plusieurs fois, et qui avait fait des reportages jugés « pro-Assad ». Personnellement, je ne pense pas qu’ils fussent « pro-Assad », mais ils tendaient à minimiser la force de la contestation, ils parlaient de mensonges de la presse occidentale, qu’il démontrait d’ailleurs, puisqu’il démontrait que des attaques contre, je crois, un bureau du Baas  avait été inventé par la presse.
 
Lors de son troisième séjour en Syrie, il a été arrêté, malmené, il a vu des tortures, ce qui l’a  fait virer de bord. Il est devenu un apologiste de l’intervention militaire. S’il change d’avis sur Assad, ça, ça ne me dérange pas. Moi, ma position contre l’ingérence est basée sur une tonne d’arguments qui n’ont rien à voir le régime de Assad, donc je ne trouve même pas nécessaire d’avoir un débat sur ce régime. Mais lui a changé d’avis à cause de ça. Évidemment, il faut dire qu’il a été un peu téméraire d’aller dans un pays en guerre civile, ou en guerre étrangère si elle n’est pas civile, et croire qu’il allait faire le tour de tous les mouvements de rébellion sans avoir d’ennuis avec la police, mais bon…
 
Toujours est-il que dans l’interview du Monde, ils se moquent de lui, en disant qu’il a été naïf, ils le comparent à Tintin ; ils disent que maintenant, il s’est converti, qu’il a vu la lumière du jour. Dans la foulée, ils font un articulet sur ses « amis » qui sont Michel Collon, moi-même, et par association diffamatoire, Alain Soral, Dieudonné, Robert Faurisson, et Thierry Meyssan.
 
Et donc on a le réseau pro-Assad en France : un français vivant à l’étranger (Meyssan), Soral et Dieudonné, et deux belges (Collon et moi-même)… et Faurisson, qui n’a pourtant rien à voir dans cette histoire, mais qui est mis simplement pour discréditer tout le monde. Et donc, ils font un article sur les réseaux « pro-Assad » en France qui est assez sur-réaliste. Ce sont ces façons de présenter les choses qui font qu’aucun débat n’est possible ! Moi, par exemple, je ne suis jamais allé en Syrie, je n’ai même jamais rien écrit sur la Syrie ! Je ne sais pas ce que ça veut dire, être dans les réseaux « pro-Assad »… Mes positions ont toujours été contre la politique d’ingérence globalement. La politique de non-ingérence, elle s’applique à Cuba, au Venezuela, à la Chine, à la Russie, à l’Iran, à la Palestine, l’Afrique du Sud, le Chili… Il n’est pas question de la Syrie en particulier. La Syrie pourrait ne pas être en crise, et tout ce que je dis serait inchangé à la virgule près.
 
Et donc, nous mettre dans les réseaux « pro-Assad »… Et en plus, le raisonnement est remarquable, parce que le raisonnement, c’est de dire que je soutiens la liberté d’expression en général, donc en particulier pour Faurisson, mais aussi à vrai dire pour les filles qui veulent mettre un voile, pour toute sorte d’autres personnes dont j’estime que la liberté d’expression est réprimée. Et quand je fais cela, on me dit : « Ah ! Il défend la liberté d’expression de Faurisson ». Or Dieudonné et Soral seraient les bienvenus en Syrie parce qu’ils sont proches de Faurisson. Je ne sais pas où ils ont été cherché ça, je ne vois même pas le lien, là. Et donc moi je serais dans les réseaux « pro-Assad » suite à ce « raisonnement ».
 
Mais en réalité, bien sur, ni Dieudonné, ni Soral, ni évidemment Faurisson qui est tout-à-fait en dehors de ça, ni Michel Collon, ni moi-même ne sommes dans des réseaux « pro-Assad ». D’ailleurs, il n’y a pas de réseau « pro-Assad » en France. On dénonce une crainte imaginaire, c’est un peu comme la guerre contre la terreur, on a l’impression, comme ça, qu’il y a une nébuleuse rouge-brune-verte-jaune-je-sais-pas-quoi, qui est là, qui rôde partout, qui va violer votre petite fille… Mais en réalité, il n’y a rien. Mais du coup, il n’y a pas de voix dissidente.
 
A l’étranger, par exemple, Brzezinski et Kissinger, qui ne sont pas exactement des petits gauchistes, et qui ne sont pas exactement sur ma ligne politique, ont lancé des appels contre la guerre en Syrie. Le Frankfuerter Allgemeine Zeitung a fait un article sur le massacre de Houla, en disant que ce n’était pas si simple, que ce n’était probablement pas le gouvernement. Donc il y a des voix en dehors de France dans les médias main-stream, des gens même de droite, qui s’opposent à l’intervention armée. Mais en France, le débat est impossible. Le débat est rendu impossible, parce qu’on prend quelques personnes marginales, et on dit « Oulala, il y a des réseaux pro-Assad. Donc surtout, ne touchez pas à ces gens-là ». Et à fortiori, si devaient s’exprimer, je ne sais pas, quelque intellectuel ou homme politique français qui aurait une vue différente sur le moyen-orient, il serait tué d’office, parce qu’on lui montre ce qui va lui arriver, il va être mis dans les réseaux « pro-Assad », comme Collon, comme Bricmont, etc.
 
Et donc, si nous pouvons être mis à la poubelle de la sorte, forcément, personne ne veut être associé à nous, et être mis dans le même sac. Le système français, honnêtement… Je suis désolé de le dire parce que j’aime bien la France, j’aime bien la laïcité à la française en principe, mais je n’aime pas le caractère totalitaire d’une bonne partie de votre presse.
 

C.d.V. :
Durant votre intervention à l’UNESCO, vous avez mentionné le dernier film de Bernard-Henri Levy. Est-ce que vous pourriez développer ce point ?
 

J. B. :
En fait, j’ai pensé à lui parce que j’ai voulu faire une plaisanterie, en disant qu’il était à la fois Cinéaste, Guerrier en Chambre, et Philosophe. En fait, je dois dire que ça m’est venu à l’esprit tout-à-fait par hasard, parce que je suis en train de lire pour me distraire « Le Siècle de Louis XIV » de Voltaire, et à un moment donné, il parle de La Rochefoucauld, qui avait fait exécuter quelqu’un en représailles contre la mise à mort de quelqu’un de son propre camp, et Voltaire dit : « et ce monsieur se prétend philosophe ». Alors je me suis dit, Bernard-Henri Levy, c’est la même chose, il prône une guerre, et il se prétend philosophe, c’est un petit peu la situation actuelle.
 
Mais je n’ai pas vu son film, et je n’ai pas envie de le voir. Mais à nouveau, c’est quelque chose d’extraordinaire ! On verra, je ne veux pas faire de pronostic, je pense que le film va faire un bide… Mais ce qui est étonnant, c’est qu’il soit si peu attaqué. Sur Internet, ceux qui l’ont vu et qui émettent une critique disent que c’est un film mégalo, à sa gloire, ce qui semble être le cas. Encore une fois, je ne peux pas me prononcer, car je n’ai pas vu le film. Mais si c’est le cas, comment se fait-il que si peu de gens osent le critiquer publiquement ?
 
C’est cela, le problème du système français. Vous avez quelques personnalités (dont BHL) qui ont des moyens financiers énormes. Et je remarque que même dans les milieux qu’ont pourrait appeler « de gauche », tout le monde se moque de lui. Mais en réalité, tout le monde partage ses idées. Quand il y a eu la guerre en Libye, presque l’entièreté de la classe politique évidemment, mais aussi des milieux radicaux étaient d’accord avec l’intervention. En fait, ils demandaient  l’intervention. Et maintenant, avec la Syrie, on a le même scénario.
 
Et même dans ces milieux-là, j’ai déjà essayé, depuis des années, depuis le Kosovo, c’est très difficile (sinon impossible) d’avoir un débat. Parce qu’il y a toute sorte d’arcs réflexes : « Ah, c’est un nouvel Hitler, on a rien fait pour l’Holocauste, il faut faire quelque chose cette fois-ci… ». Plusieurs générations, depuis des dizaines d’années, ont été endoctrinées avec des arcs réflexes dans ce genre. Et alors, c’est comme si on débarquait au XIIème siècle, et qu’on disait : « Vous savez, Jésus-Christ n’est pas le fils de Dieu », il n’y a personne qui vous comprendrait. Et ici, c’est la même chose. Si vous dites : « Mais réfléchissons un peu à cette politique d’ingérence, où est-ce que ça mène, qu’est-ce que c’est que la militarisation, qu’est-ce que c’est que ces conflits perpétuels, qui est derrière, à quoi ça sert, est-ce que vous croyez réellement que ça sert les Droits de l’Homme ? », c’est impossible d’avoir une discussion là-dessus, parce que tous les réflexes sont là.
 
C’est ce que j’appelle un peu méchamment « la religion de l’Holocauste ». Je ne veux pas dire par là que l’Holocauste n’a pas eu lieu, ni que ce n’est pas un événement tragique. Mais la façon dont c’est exploité politiquement, ça, c’est ce à quoi j’objecte, parce que toute nouvelle situation est assimilée à un nouvel Hitler, à un nouvel Holocauste, etc. et donc nécessité d’intervention, sinon, vous êtes un « munichois », un « pétainiste », vous êtes « antisémite »… Et tant qu’on reste dans cette matrice idéologique, aucun débat sérieux sur la réalité du monde contemporain ne peut avoir lieu ni à gauche, ni à l’extrême-gauche, ni nulle part.