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6 nov. 2013

Dispute sur le Sel et le Fer (31)

On dirait que ça commence à sentir le roussis pour le Premier ministre et le Grand Scrétaire...



EN FINIR AVEC LES BARBARES


Les sages et les lettrés, après s'être profondément inclinés, reprennent rang parmi les grands officiers, mais en se tenant à distance du Premier ministre et du Grand Secrétaire.

Un dernier effort.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Dans nos discussions concernant les affaires publiques, il est apparu que les lettrés et les sages ne cessent de louer l'Antiquité pour dénigrer l'époque actuelle. Au lieu de nous opposer, ne devrions-nous pas chercher des solutions concrètes ? Lorsque les barbares ont simultanément attaqué toutes nos frontières, celle du nord a particulièrement souffert sours les assauts furieux des Huns. Pour les châtier, l'empereur Wou fit alliance avec tous les pays feudataires.

Ce peuple des Huns habite un pays stérile et ne pratique que l'élevage. Il n'a pas d'alliés, vit out à fait isolé et à bout de ressources. Toutefois, s'il n'est pas poursuivi jusqu'au plus profond de sa retraite, ce répit lui permettra de reposer ses chevaux et de refaire ses troupes. Il régnera à nouveau en maître sur les contrées occidentales, et la perte de ces régions seraient catastrophique.

C'est pourquoi l'empereur, excédé par le tort causé à nos greniers, veut se débarrasser une fois pour toutes de cette engeance. Que penser d'un chasseur qui laisserait échapper le gibier qu'il traque depuis des jours et des jours ? Encore un effort et nous sommes au bout de nos peines. Ne le croyez-vous pas ?

Le peuple fait les frais.
LES LETTRÉS. - Du jour où, pour se protéger des barbares du nord et des barbares du sud, on se mit en tête de soumettre toutes les régions de l'univers, il fut impossible aux recettes de suivre les dépenses. Aussi l’État commença-t-il à prélever des taxes sur les bateaux et les charrettes pour trouver de quoi éponger ses dettes. Créés pour répondre aux mêmes préoccupations, le rachat des peines et le don de la moitié du montant de l'amende aux dénonciateurs des fortunes cachées furent une cause de tracas pour le peuple. Et comme les soldats d'élite meurent dans leurs bivouacs tandis que les conscrits s'épuisent à ravitailler les troupes, voilà qu'il a fallu, pour les aider, mobiliser davantage et finir par écraser sous le poids de la corvée toutes les classes de la population.

Poursuivre est réaliste.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Sous le règne de l'empereur Wou, le pays a quelque peu souffert des expéditions militaires, mais c'est grâce à elles qu'on peut réduire à présent les levées nécessaires à la défense de trois frontières. Un proverbe dit : « Celui qui ne sait pas saisir l'occasion ne réussira jamais rien ». Un instant d'inattention à l'égard de nos ennemis peut coûter des troubles pendant plusieurs générations. Pour soulager la fatigue du peuple et lui assurer le nécessaire, il faut être réaliste. Un sage ne peut ignorer l'art politique ; renoncer à notre effort, alors qu'il a donné des résultats appréciables, serait comme abandonner sa charrue sous prétexte que l'on est fatigué. Celui qui laisse sa tâche inachevée ne peut espérer le succès, tout comme le laboureur paresseux ne peut faire de bonnes récoltes.

Le réalisme, c'est la paix.
LES LETTRÉS. - Le monarque qui, disposant de vastes territoires, n'agit pas conformément à la vertu, met son pays en péril ; le général qui, disposant d'une armée puissante, agresse les autres pays met sa vie en danger. Quand les tigres et les rhinocéros s'entre-déchirent, les fourmis en profitent. Quand les monarques puissants se font la guerre, les hommes de peu s'en donnent à cœur joie. Le sage voit la perte derrière le gain. Il trace des plans à long terme sans négliger le court terme. Nous ne trouvons pas de meilleure mesure à prendre que de cesser la guerre, de renvoyer les soldats dans leurs foyers et de traiter avec les Huns en les alléchant avec des cadeaux substantiels. Ainsi le prince et ses ministres pourront se consacrer uniquement à promouvoir la vertu et la civilisation. Car si l'on n'a pas de commisération pour les souffrances du peuple, si l'on fait fi des difficultés dans lesquelles il se débat et qu'on se désintéresse des terres qui nous font vivre pour s'emparer de terres incultes, ne va-t-on pas lâcher la proie pour l'ombre ?

18 févr. 2013

Dispute sur le Sel et le Fer (29)



TRAGÉDIE SUR LA FRONTIÈRE


La mauve est arrachée.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Un dicton assez vulgaire dit : « Le sage ne se laisse pas marcher sur les pieds. » Or, à l'heure actuelle, les Huns se rebellent ouvertement contre notre très éclairé souverain et font des incursions à l'intérieur de nos fron­tières. La bonté et la justice sont bafouées ou, pour parler comme vous, la renouée et la mauve sont arrachées. C'est pourquoi le pays a fourbi ses armes pour écraser les rebelles et préparé des machines de guerre en vue d'assurer sa défense.

Vous n'êtes pas un rempart.
LES SAGES. - Les Huns habitent au milieu du désert, sur une terre ingrate, abandonnée du Ciel et des hommes. Ils n'ont pas de véritables demeures et igno­rent la séparation des sexes. Les horizons de la steppe immense sont les rues de leurs villes et des tentes de feutre leurs maisons. Ils se vêtent de peaux et de fourrures, ne mangent que de la viande et ne connaissent d'autre breuvage que le sang des animaux. Leur mode de vie nomade, qui ne les rassemble que pour les disperser, les rapproche des biches et des cerfs de nos pays. Mais des ministres belliqueux, en leur demandant de se plier à notre mode de vie, ont allumé la guerre à travers tout l'Empire. Ce ne sont que préparatifs guerriers et bruits de bottes. Les vers du chant « Les Collets pour les lièvres », du Livre des odes, s'adres­sent à vous, Monsieur le ministre : vous n'êtes pas un rempart ni un bouclier pour votre prince.

Père et mère du peuple.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Le Fils du Ciel est le père et la mère du peuple et celui-ci ne songe qu'à le servir comme son esclave. Si, de surcroît, l'on construit des murailles, fortifie les passes, aguerrit les armées, défend les palais, on écarte tout danger extérieur. Actuellement, les Huns ne nous sont plus soumis. Et même s'il n'y a pas de véritable guerre, nous ne pouvons nous permettre de ne pas prendre un minimum de précautions.

La défense et la vertu.
LES SAGES. - Le roi de Wu fut fait prisonnier par le roi de Yue parce qu'il chercha à dominer tous ses voisins et assaillit les pays les plus lointains, Obsédé par la menace des barbares du Nord et des Vietnamiens, la dynastie des Ts'in périt d'avoir négligé la politique intérieure. Les guerres étrangères sont la ruine des États, et bien des princes ont eu à regretter de ne s'être occupés que du danger extérieur. Mais un souverain qui possède l'art de gouverner, comme le roi Wen par exemple, se fait obéir de ses sujets et respecter des peuples étrangers tandis que le mauvais monarque est contesté même par ses propres esclaves. C'est le sort que connut l'empereur Ts'in Che Houang Ti. L'armée se renforce lorsque le pouvoir civil est affaibli. La défense du territoire est inutile dans un pays où la vertu est florissante.

Menace des Huns.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - II y a quelque temps, les barbares, dont la puissance s'était considérablement accrue, nous attaquèrent sur tous les fronts. La Corée bouscula nos lignes de défense et s'empara de la région de Pékin ; les Yue orien­taux nous arrachèrent certains territoires du Donghai et envahirent tout le Zhijiang. Au sud, les Yue pénétrèrent à l'intérieur de nos frontières et cher­chèrent à semer la subversion dans le Fuling, Les Di, les Ce, les Ren, les Mong, Ju, Tang, Kunming et d'autres fomentèrent des troubles dans les régions de Longxi, du Ba et du Shu. Actuellement, bien que nous ayons pacifié trois de nos frontières et que seul le Nord reste dangereux pour nous, il suffirait d'un mouvement de troupe des Huns pour semer la panique dans l'Empire. Comment pouvez-vous nous demander d'abandonner notre dispositif sous prétexte que la vertu rend la défense du territoire inutile ?

Confucius pacificateur.
LES SAGES. - Lorsque Confucius exerça une charge dans la principauté de Lou, il n'était pas en fonction depuis trois mois que tout le pays de Ts'i était pacifié. Trois mois plus tard, le Zhang à son tour jouissait de la paix. Vertueux, il sut faire régner la concorde autour de lui et se concilier les pays lointains, Aussi le Lou, durant cette brève période, n'eut-il pas d'ennemi à redouter. Les puissants vassaux, prenant de bonnes résolutions, devinrent loyaux envers leurs suzerains. C'est ainsi que Ji Huan (1) abattit les murailles de trois de ses propres villes. Même les grands pays, impressionnés par la force morale du Lou, cher­chèrent à nouer des rapports de bon voisinage avec lui. Le prince de Ts'i rendit à la patrie de Confucius les terres de Yun, de Huan et de Guiying. La rectitude est le grand principe sur lequel doit s'appuyer le prince pour régner. Se préoc­cuper uniquement de défendre le territoire et de décourager un adversaire éventuel, c'est prendre le risque d'obtenir tout le contraire de ce qu'on veut. Actuellement, si le peuple murmure et s'afflige de l'insécurité qui règne encore sur les marches de l'Empire, la faute, dites-vous, en incombe aux Huns? Or ne voyez-vous pas qu'ils n'ont ni maison pour se garder des intempéries, ni culture pour constituer des stocks, qu'ils mènent leurs chevaux là où l'herbe est grasse et la rosée abondante? Tant que les Huns n'auront pas adopté un autre mode de vie, la Chine aura toujours à souffrir de leurs pillages.

Ils se rassemblent comme l'ouragan et se dispersent aussi vite que des nuages. Cherche-t-on à les accrocher qu'ils sont déjà évanouis, veut-on attaquer que déjà ils se sont évaporés. II faudrait bien plus d'une génération pour en venir à bout.

Un combat traditionnel.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Autrefois, les souverains éclairés châtiaient les méchants et protégeaient les faibles. Ils restauraient les seigneurs chancelants et raffermis­saient les principautés menacées. Les petits États se réjouissaient, car en frappant les tyranneaux et en soutenant les princes les plus faibles, ils se gagnaient les sympathies de tous les sujets loyaux de l'Empire.

Si, aujourd'hui, nous ne lançons pas une expédition punitive contre les Huns, jamais nous n'en viendrons à bout. Nous devons prendre les mesures qui s'impo­sent pour soustraire les laboureurs sans défense à la brutalité de l'ennemi. Les Annales des printemps et des automnes critiquent le manque d'empressement des seigneurs pour aller châtier les séditieux et fustigent ceux qui ne vont pas combattre les barbares. La conscription, les levées, la défense des frontières ne sont pas des inventions récentes : elles existent depuis l'antiquité la plus reculée,

Les larmes des parents.
LES SAGES. - Les Huns disposent d'un territoire immense, ils possèdent des chevaux aux pieds agiles. Le terrain leur est favorable et ils peuvent aisément nous surprendre et nous bousculer. Quand ils sont en position de force, ils fondent sur nos troupes comme le tigre sur sa proie ; quand la situation tourne à leur désavantage, ils rompent le combat comme l'aigle qui tournoie dans le ciel. Si bien qu'ils évitent nos coups chaque fois qu'ils ont en face d'eux des armées puis­santes et nous attaquent quand nos soldats sont exténués. Quelques levées ne peuvent emporter la décision, Des levées massives épuisent les conscrits et fati­guent nos armées. Les dépenses énormes de la guerre dévorent nos richesses. Une telle situation, pour peu qu'elle se prolonge, devient intolérable au peuple et lui fait maudire ses dirigeants. Rappelez-vous que la dynastie des Ts'in s'effondra pour s'être aliéné son peuple. Jadis, le domaine du Fils du Ciel ne dépassait pas mille lieues. Les corvéables n'étaient jamais engagés à plus de cinq cents lieues de leur domicile. Le souverain connaissait personnellement les hommes de mérite et secourait lui-même les malades. Il n'y avait pas d'année où les armées restaient plus longtemps en campagne que le temps prévu, ni de levées de trou­pes hors saison. Soucieux de préserver leur popularité, les dirigeants savaient utiliser leurs sujets à bon escient. Si bien qu'à la guerre, leurs soldats les servaient de tout cœur, et qu'en temps de paix, les paysans s'acquittaient consciencieu­sement de leur tâche.

Mais, à présent, les cavaliers et les fantassins, envoyés combattre dans les loin­taines régions des frontières, ont l'esprit tourné vers leur famille et le pays natal, même si leur corps se trouve au milieu des barbares. Leurs parents versent des larmes et leurs femmes se tordent les mains à la pensée des souffrances qu'ils endu­rent : la faim, la soif, le froid. Cela ne fait-il pas songer à ce chant du Livre des odes : « Les saules et les peupliers avaient encore de tendres pousses quand je suis parti. Maintenant, je reviens. La neige tombe dru. J'avance lentement sur la route, tenaillé par la faim et la soif. J'ai le cœur triste et meurtri. Personne ne pense à ma peine. »

Notre prince compatit aux peines de son peuple. Attristé de le savoir séparé des femmes et des enfants depuis bien longtemps, hanté par la vision des osse­ments sans sépulture dans la steppe immense, touché par la douleur de ces exilés qui guerroient sur une terre froide et rude, sans abris pour se garder des intem­péries, il donna ordre, ce printemps, de distribuer des dons aux plus éprouvés et de réhabiliter ceux qui avaient perdu injustement leur emploi afin de manifester sa compassion au sort de ses sujets envoyés au loin et d'apporter un réconfort à leurs vieux parents. Car grande est la générosité de notre bien-aimé souverain. Mais les fonctionnaires n'exécutent pas ses instructions et, loin de se montrer secourables, ils exploitent les conscrits en exigeant d'eux toutes sortes de tâches extra-militaires. C'est à cause d'eux que les paysans enrôlés dans la corvée sont privés de leur travail et que les mères se lamentent et se répandent en imprécations contre l'État. Faut-il vous rappeler qu'un incendie ravagea le pays de Song parce qu'une concubine, Song Poyi, se morfondait, seule au milieu du gynécée, et que le ressentiment de la femme du prince de Lou livra aux flammes ses appar­tements ? Aujourd'hui, c'est l'Empire tout entier qui est rongé par la haine de ses dirigeants, et non plus une femme des demeures seigneuriales ou quelque vieille douairière de Song.

Si les Annales des printemps et des automnes ont rapporté les mouvements populaires, c'est qu'elles y attachaient de l'importance. Les habitants de Song encerclèrent Chang ge pour manifester leur désapprobation devant ]a longueur de la corvée. Que les princes prennent garde à ne pas lasser la patience de leurs sujets.

Le Grand Secrétaire demeure silencieux, ne trouvant rien à répondre.


1. Noble du pays de Lou (VIème siècle av. J.-C.). C'est lui qui présenta au duc de Lou, son maître, les quatre-vingts danseuses dont la présence incita Confucius à quitter son poste.

8 févr. 2013

Dispute sur le Sel et le Fer (28)



LE RESPECT DES RITES


Impressionner les barbares.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Si l'on a dans sa maison des meubles sculptés et de la belle vaisselle, ce n'est pas tant pour soi-même que par respect pour ses hôtes. Ainsi les objets chatoyants et curieux servent-ils à impressionner les barbares ; ils ne sont pas à usage interne. Vous ne trouverez rien de choquant à ce que des particuliers commandent des musiciens et des chan­teuses pour charmer les oreilles de leurs invités par les accents d'une musique raffinée. Alors, pourquoi êtes-vous scandalisés quand c'est l'État qui le fait ? Le déploiement des bannières et des oriflammes, la revue des chevaux cuirassés sont destinés à montrer aux étrangers notre puissance militaire. Les animaux fabuleux et les objets exotiques leur prouvent que la vertu de l'empereur s'étend, triomphante, jusqu'aux bornes de l'univers et qu'il n'est pas de peuple, si reculé soit-il, qu'elle laisse à l'écart.

Rayonner par la vertu.
LES SAGES. - Un monarque avisé respecte les rites et pratique la vertu. Il tient la charité et l'équité pour les plus hautes des vertus et méprise la brutalité et les superstitions dont les sages se sont faits de tout temps les ennemis jurés. Confucius a dit : « Un homme doit être sincère dans ses paroles, prudent et circonspect dans ses actions, même au milieu des barbares du Midi et du Septentrion. » Or, lorsque les princes des pays lointains viennent à la Cour présenter leurs cadeaux et offrir leur tribut, touchés par le rayonne­ment de la vertu du Fils du Ciel, ils sont désireux de connaître les rites et les cérémonies de l'empire du Milieu. C'est à cet effet qu'ont été édifiés le Palais Sacré et l'École du Fils du Ciel. Les souverains de jadis y donnaient des danses guerrières et faisaient jouer hymnes dynastiques et chants des grandes cérémonies afin d'apprendre aux barbares ce qu'était la civilisation. Mais, de nos jours, on ne cherche plus qu'à les impressionner par des bibelots sans utilité, des bêtes étranges, des jeux de foire et tout un étalage de clinquant. Est-ce là la façon dont le duc de Tcheou traitait ses hôtes ?

Jadis, le duc de Tcheou se montrait modeste pour rabattre les préten­tions de la noblesse, il pratiquait les rites pour pacifier l'Empire. Il refusa les cadeaux des barbares du Sud afin de leur montrer ce que signifiait décli­ner une offre. Puis il entra avec eux dans le temple ancestral où reposait la tablette du roi Wen pour leur faire comprendre ce qu'on entendait par piété filiale. Les yeux impressionnés par le spectacle imposant des danses de guerre, les oreilles frappées par les nobles accents des chants dynas­tiques, le cœur empli de la vertu parfaite, ils s'en retournèrent chez eux, subjugués. Les barbares, convertis à l'équité, firent leur soumission. Ce n'est pas en montrant à leurs interprètes occidentaux des bêtes féroces ou des ours qu'on se les ralliera. D'autant que les rhinocéros, les éléphants et les tigres sont très nombreux chez les peuples méridionaux, et les mulets, les ânes et les chameaux sont des animaux de bât tout à fait communs chez ceux du Nord. Toutes ces bêtes, que la Chine considère comme des rare­tés, sont regardées avec mépris par les étrangers. Les Cantonais accrochent les paons en chapelets à leurs fenêtres et à leurs portes ; dans le Kunshan, le jade sert de projectile contre les corbeaux et les pies. Ce que vous admi­rez, ils le méprisent; ce que vous considérez comme des trésors ne sont pour eux que des objets des plus banals. Nous ne croyons pas que c'est ainsi que vous gagnerez leur considération, ni que vous propagerez parmi eux la vertu de notre souverain.

Les plus célèbres des joyaux n'ont jamais préservé un pays de la ruine ni sauvé un État de la destruction. On fait la preuve de sa vertu et on mani­feste sa puissance par ses sages et ses ministres loyaux, non par un étalage de chiens, de chevaux et de produits exotiques. Les princes éclairés consi­dèrent les sages comme des trésors plus précieux que les perles ou les pierres dures. Le pays qui gagne un sage se renforce, celui qui en perd s'affaiblit. Comme le disent les Annales des printemps et des automnes : « Les hommes ne vont pas cueillir la mauve et la renouée dans des monta­gnes habitées par les tigres et les léopards ; un pays gouverné par un sage ministre n'est jamais attaqué. »

4 févr. 2013

Dispute sur le Sel et le Fer (27)



LES CALAMITÉS DU CIEL ET LES OUTILS DE L’ÉTAT

Le yin et le yang.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Yu et Tang furent de grands rois, il leur fallut pourtant à tous deux affronter des calamités naturelles : l'un l'inondation, l'autre la sécheresse. Ce sont là des malheurs dont seul le Ciel est respon­sable, de même que l'abondance ou la disette dépendent des mouvements du yin et du yang. L'homme n'y a aucune part. Quand la planète Jupiter se trouve dans le yang, c'est la sécheresse ; quand elle se trouve dans le yin, ce sont des pluies diluviennes. Tous les six ans, il y a disette, et tous les douze ans, une famine ; telles sont les lois de la nature. Nous n'avons aucune responsabilité dans ce cycle.

Pas de fléaux pour la vertu.
LES SAGES. - Jadis, quand gouvernaient les hommes vertueux, le yin et le yang étaient en harmonie ; les étoiles ne déviaient pas de leur route, le vent et la pluie se succédaient au moment opportun. Quand on cultive la vertu en soi-même, le renom s'étend dans tout l'Empire. Quand on fait le bien sur terre, le ciel vous récompense en dispensant ses richesses. Le duc de Tcheou ne ménagea pas sa peine et l'Empire fut en paix ; aucun malheur ne vint troubler son règne, les récoltes furent toujours abondantes, le vent ne cassait pas les tiges, la pluie n'emportait pas l'humus, il tombait une ondée toutes les dix nuits. Collines ou plaines, il n'y avait pas de lieu où la récolte ne mûrit à son heure. Comme le dit le Livre des odes : « Il se forme d'épais nuages et la pluie commence el tomber doucement. » Mais, maintenant, sans chercher à en comprendre le pourquoi, vous alléguez « le mouvement du yin el du yang ». Nous n'avons rien entendu de pareil à ce jour ! Mencius n'a-t-il pas dit : « Quand les campagnes souffrent de la famine, c'est que l'on néglige les travaux des champs. Quand les chiens et les porcs ont la même nourriture que les hommes, c'est qu'on ne fait pas d'économies. » Lorsque le père et la mère du peuple, voyant les sujets mourir de faim, s'écrient : « Ce n'est pas notre faute, c'est la récolte ", on dirait un criminel qui, après avoir égorgé quelqu'un avec un poignard, accuserait la lame.

Il vous échoit de débarrasser le peuple de ces fléaux que sont la faim et le froid ; pour mener à bien cette tâche, il vous faut abolir les monopoles sur le sel et le fer, limiter le profit, procéder à une nouvelle répartition des terres, stimuler l'agriculture, développer la culture du chanvre et du mûrier. Bref, tirer le meilleur de la terre. Il faut limiter les corvées, restrein­dre les dépenses. Voilà la seule façon de rendre le peuple prospère sans que ni les inondations, ni la sécheresse, ni une année de mauvaises récoltes ne puissent l'atteindre.

L'ouvrier fait le métal.
LE GRAND SECRETAIRE. - L'agriculture et le commerce sont des activités très différentes. Et il suffit aux hommes du peuple de travailler tous pour avoir tout en suffisance. Actuellement, l'État fond lui-même les outils agri­coles afin que le peuple s'adonne à l'agriculture à l'exclusion de toute autre activité sans avoir à craindre la faim ni le froid. En quoi les monopoles sont­-ils néfastes au point qu'on doive les supprimer ? Les corvéables et les prisonniers consacrent tout leur temps à la nation, les fournitures et les produits sont nombreux, et les instruments de bonne qualité. Mais le peuple des différents corps de métier, pressé par d'autres tâches et manquant de moyens, fabrique un fer mal fondu, mal forgé, peu solide. C'est pourquoi nous avons demandé de centraliser la fabrication du fer et l'exploitation du sel afin d'uniformiser la production et les prix, et de satisfaire aux besoins tant privés que publics de la population. Si les fonctionnaires donnent des instructions claires et si les ouvriers font bien leur travail, le métal aura la solidité requise et les outils seront efficaces. Quel désagrément en aurait le peuple et de quoi aurait-il à se plaindre ?

Médiocrité des outils.
LES SAGES. - Lorsque le peuple payait une patente pour fondre le fer et bouillir le sel, le sel ne coûtait pas plus cher que les céréales ; les ustensiles de métal étaient tranchants et de bonne qualité. Il n'en est pas de même depuis que l'État s'occupe de la fabrication des outils de fer : beaucoup sont de très mauvaise qualité, il y a du gaspillage, les ouvriers d'État sont haras­sés et ne font pas bien leur travail. Quand les artisans indépendants travaillaient de concert et que le père et le fils mettaient toute leur ardeur à la tâche, chacun avait à cœur de faire du bel ouvrage. Il y avait peu de mauvais outils. Lorsqu'il y avait urgence pour les semailles ou les récoltes, on les apportait et les distribuait dans les chemins vicinaux, le peuple avait
le droit de les acheter ou de les vendre, il pouvait échanger les anciens contre des neufs ou les troquer contre des marchandises ou des céréales ; parfois, on les achetait à crédit, si bien que l'on ne négligeait pas sa tâche. Ceux qui achetaient les instruments agricoles y trouvaient leur avantage et, de plus, la corvée en était allégée. L’État pouvait utiliser des corvéables à d'autres tâches, comme la construction ou la réfection des ponts et des chaussées pour le plus grand bien de tous.

Maintenant, on cherche à centraliser la production et à unifier les prix. Mais la plupart des outils sont cassants, et il n'y a aucun choix possible entre les bons et les mauvais. Les fonctionnaires ne sont jamais là et les outils diffi­ciles à obtenir. D'un autre côté, les paysans ne peuvent en faire des stocks, car ils rouillent. Alors, ils vont au loin acheter des outils, laissant passer des moments essentiels pour les travaux des champs. Le prix du sel et du fer d'État est trop élevé, ce qui lèse gravement les paysans, obligés de labourer la terre avec des instruments de bois et de sarcler à mains nues. Ils apla­nissent la terre avec un rouleau d'argile et mangent sans sel. Quand les fonderies nationales n'arrivent pas à écouler leurs produits, elles procèdent à des ventes forcées. Malgré des subventions continuelles, les artisans des ateliers d'État fondent des instruments de mauvaise qualité qui ne répon­dent pas aux normes. On lève sans répit de nouveaux contingents d'ouvriers pour remplacer les anciens, tous les corvéables sont également frappés et finalement tout le peuple en pâtit.

Jadis, dans un fief de mille familles et dans un domaine de cent chariots, potiers, forgerons, charpentiers et marchands pouvaient répondre à la demande de tous les citoyens en échangeant leurs produits. Les laboureurs n'abandonnaient pas leurs champs, et ils avaient suffisamment d'outils agri­coles. Les charpentiers ne coupaient pas les arbres et avaient suffisamment de bois ; les potiers et les fondeurs ne cultivaient pas les champs et avaient riz et blé en suffisance. Chacun y trouvait son compte et l'État n'avait pas à intervenir. C'est pourquoi les rois doivent s'attacher à l'agriculture et négli­ger les activités annexes. Ils doivent bannir tout ce qui est clinquant et apprêté pour éduquer leurs sujets par les rites et les guider par la simplicité de leurs mœurs. Alors, le peuple s'adonnera à l'agriculture et ne se laissera pas détour­ner par le commerce et l'industrie.

22 oct. 2012

Dispute sur le Sel et le Fer (26)



LA VERTU ENTRE L'ABONDANCE ET LA MISÈRE


Pas de compassion pour tous.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Si les hommes qui vivent maintenant sur notre territoire sont dans le besoin, bien que ne sévissent ni épidémies ni calamités naturelles, la faute en revient à leur prodigalité ou à leur paresse ; ceux qui jouissent d'une relative aisance le doivent à leur travail ou leur économie. Vous avez dit tout à l'heure : « Le prince se réjouit de prodiguer ses largesses et s'émeut d'avoir à punir. » N'est-ce pas là compatir sur le sort d'êtres nuisibles à la société et entretenir des fainéants ? Donner sans discrimination n'est pas répandre ses largesses, distribuer ses faveurs à ceux qui ne le méritent point n'est pas faire preuve de bienveillance.

Bienfaits de l'aisance.
LES SAGES. - Durant l'apogée des Trois Antiques Dynasties, il n'y eut pas le moindre trouble. Parfait était l'enseignement des souverains. Mais sur le déclin des deux derniers, des Xia et des Shang, il ne restait pas un sujet soumis dans l'Empire, car telles étaient les mœurs de la populace. C'est pourquoi les souverains ont fondé des écoles et des académies afin de diffuser la morale et la civilité parmi les masses, et de contenir leurs mauvais penchants, afin de leur inculquer les bienfaits de la morale, de leur insuffler la bienveillance et de les éveiller au bien. Lorsque les bonnes manières et le sens moral règnent sur l'esprit du peuple, même les laboureurs se cèdent le pas sur le bord des champs, mais quand ces saints principes sont abandonnés, les gentilshommes se chamaillent à la Cour. La richesse permet à la bonté de s'épanouir ; l'abondance met fin à la discorde. Si quelqu'un, à la tombée de la nuit, vient frapper à la porte pour demander de l'eau ou du feu, le plus pingre des hommes ne le repoussera pas. Pourquoi? Parce que ce sont là choses que tout le monde possède en abondance. Si ceux qui gouvernent arrivent à rendre le mil et le riz aussi courant que l'eau ou le feu, il n'y aura pas un seul homme pour bafouer la bienveillance.

Dangers de l'aisance.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Les débauchés qui aiment les jeux et les chevaux sont tous fils de riches seigneurs. On ne peut dire d'eux qu'ils vivent dans l'indigence ! En réalité, si le peuple est riche, il devient dépensier ; s'il possède l'abondance, il devient prodigue. Il est futile dans ses loisirs et, dès qu'il agit, il fait le mal. Je ne vois pas que l'aisance fasse pratiquer la vertu. Si l'on est d'une nature paresseuse ou dépensière, on connaîtra nécessairement la pauvreté, aurait-on des biens en quantité aussi inépuisable que le sont l'eau et le feu. Quand le peuple est prodigue, même si ses maîtres l'assistent dans ses travaux, il n'aura jamais rien en suffisance.

Abondance et pudeur.
LES SAGES. - Quand le duc de Tcheou exerçait sa charge de Premier ministre du roi Cheng, le peuple vivait heureux et prospère. Il n'y avait pas un miséreux dans tout le royaume ; et cela sans que l'État donnât des subventions pour l'assister dans les activités agricoles et textiles.

En procédant à une nouvelle répartition des terres et en allégeant les impôts, on peut apporter le bien-être aux cultivateurs. Quand, au sommet de la hiérarchie, on sert le prince et ses proches, quand, en bas de la pyramide sociale, le peuple ne souffre ni de la faim ni du froid, la morale se répand dans l'Empire. Dans les Entretiens, ne dit-on pas : « Une fois que le pays est prospère, que faut-il encore ? Le Maître répondit : "Éduquer le peuple." » Éduqué par la vertu, pacifié par les rites, le peuple agit conformément au sens moral et au bien. Personne alors qui ne pratique la piété filiale et ne vénère ses aînés. Comment dans une telle société y aurait-il place pour la prodigalité, la cruauté ou le relâchement ? Le Kouan-tseu eut une belle formule : « Quand les greniers sont pleins, on connaît les rites et la mesure. Quand le peuple a tout en suffisance, il connaît la pudeur. » Un peuple prospère agit conformément aux rites.

Difficultés de la vertu.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - L'État est à l'égard du peuple comme un père compatissant avec ses fils. Le souverain laboure lui-même au début du printemps le champ royal pour inciter le peuple à l'ouvrage, il distribue des biens afin d'aider les nécessiteux. Il fait écouler les eaux stagnantes, pardonne aux criminels légers, veille à ce que le peuple travaille selon les saisons. La vertu du souverain n'a pas cessé de s'exercer. Et si jusqu'aujourd'hui il y a encore des pauvres, cela montre la difficulté qu'il y a à pratiquer la vertu.

Campagnes désertées.
LES SAGES. - Quand le peuple manque du nécessaire, les impôts rentrent mal. Quand le peuple travaille peu, les résultats sont minces. Il faut inculquer au peuple le goût du travail et ne jamais le distraire de ses tâches. Zhao Po écoutait les plaignants à l'ombre d'un sorbier afin de protéger les intérêts des paysans. Aujourd'hui, alors que les pluies de printemps sont tombées, on ne songe même pas à semer les graines ; en automne, les récoltes pourrissent sur pied sans qu'on les fauche. La campagne est un désert, mais les bourgs et les hameaux forment de véritables villes. À l'équinoxe de printemps, on se contente de suspendre des banderoles vertes et de fouetter un bœuf de terre pour chasser l'hiver. Ce n'est peut-être pas suffisant pour promouvoir l'agriculture !

17 oct. 2012

Dispute sur le Sel et le Fer (25)



DU BON USAGE DES CHÂTIMENTS


La trique assouplit les hommes.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - La mauvaise herbe est la ruine des récoltes ; les scélérats sont la plaie d'une nation. Quand on extirpe la mauvaise herbe, les récoltes prospèrent ; lorsque l'on châtie les méchants, le peuple vit dans la joie. Le duc de Tcheou et Confucius n'ont pu s'abstenir de recourir aux châtiments. Il ne reste pas beaucoup de vaisselle intacte là où il y a des enfants gâtés. Que dire quand il s'agit de tout un peuple ! Les hommes deviennent arrogants quand on les traite avec amour, ils s'assouplissent sous la trique. Les peines restent les meilleurs instruments pour ramener le peuple à la raison, tout comme la bêche permet de débarrasser le bon grain de l'ivraie.

Le bon cavalier ménage sa monture.
LES SAGES. - Jadis, on conduisait le peuple par une morale sévère et on veillait à ce que les châtiments soient justes. Les châtiments sont au gouvernement ce que la cravache est à l'équitation. Un bon cavalier ne conduit pas sa monture sans cravache, mais il s'arrange pour n'avoir pas à s'en servir. Un sage souverain répand la morale par ses lois. Quand la morale est connue du peuple, il n'a plus besoin de punir. Car un prince qui impose le respect n'a pas besoin de tuer pour se faire obéir. Quand les châtiments sont fermement établis, plus personne ne songe à les braver. En abandonnant tout précepte moral, vous vous êtes privé d'un garde-fou, en ruinant la civilité et le sens moral, vous avez abattu les remparts qui vous gardaient des excès de vos sujets. Le peuple est comme pris au piège ; et vous n'avez rien trouvé de mieux que de le traquer en brandissant au-dessus de lui les foudres de la loi. Vous avez ouvert les portes d'un cachot pour tirer des flèches empoisonnées sur le prisonnier. Par cette méthode, vous ne parviendrez qu'à exterminer tous vos sujets. « Si vous découvrez un coupable, gardez-vous de vous réjouir », est-il dit dans les Entretiens. Et vous qui vous félicitez d'attraper un criminel au lieu de vous désoler que vos sujets ne connaissent pas la paix, vous nous faites penser à un guerrier muni d'une hallebarde qui se réjouirait de voir le malheureux gibier pris dans les filets et les collets. Regardez ceux qui subissent les châtiments : de nos jours, il ne semble pas qu'il faille être un grand criminel pour encourir les rigueurs de la justice ! Nous craignons fort qu'à ce train-là, il ne reste plus une seule pousse dans les champs avant qu'on n'ait séparé le bon grain de l'ivraie, et que tous les hommes soient enterrés avant d'être gouvernés.

Les origines des désordres populaires sont à rechercher dans le gouvernement ; celles des désordres du gouvernement dans la personne des dirigeants. Quand ces derniers sont probes, l'Empire est ferme sur ses bases ; c'est pourquoi le prince loue les hommes capables et a pitié des criminels. Sa bonté s'étend jusqu'aux malfaiteurs. Ses bienfaits apaisent les misères des pauvres ; il se réjouit de prodiguer ses faveurs et s'émeut d'avoir à punir.

15 oct. 2012

Dispute sur le Sel et le Fer (24)

C'est la haute fustige envers le pouvoir établi... Les Sages remettent les dirigeants à leur place, lorsqu'il s'agit de corruption : « [...] Si vous voulez que les fonctionnaires soient honnêtes, commencez par vous-mêmes. La cause de la cupidité des fonctionnaires n'est pas à chercher en bas, mais en haut. La morale n'est pas faite par le peuple, mais par ceux qui le dirigent. »

Nous pouvons mesurer à quel point nous sommes (hélas) loin de cette réflexion, à propos de la répression : « Quand les grands officiers ou les ministres appliquaient un châtiment, ils ne pouvaient s'empêcher d'être émus et, bien que la peine fût méritée, ils examinaient encore s'il n'existait pas une des trois causes de pardon, et ne procédaient à l'exécution de la peine qu'en soupirant. Car ils avaient honte de n'avoir pu réformer le criminel et se désolaient de son imperfection. »

Le Grand Secrétaire se fait clacher, et sa langue de bois ne lui est d'aucun secours...





L'OCÉAN ET LES PETITS RUISSEAUX
DE LA CORRUPTION



Du supérieur à l'inférieur.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Plus les médecins sont incompétents et plus ils veulent qu'on leur prodigue des remerciements, de même que pires sont les fonctionnaires et plus ils dépouillent les populations. Les plus hauts placés exploitent leurs inférieurs et ces derniers se revanchent sur le peuple. C'est pourquoi ce n'est pas du manque de discernement dans le choix du personnel que souffre notre administration, mais des exigences des fonctionnaires. Non que leurs salaires soient trop bas, mais parce qu'il n'y a pas de limite à leurs revendications.

Les systèmes de rémunération.
LES SAGES. - Le vieux système de rémunération des fonctionnaires était le suivant : les postes de grands officiers et de ministres permettaient d'entretenir dans l'aisance des sages et des clercs. Les revenus que procurait le titre de gentilhomme donnaient à son détenteur et à sa famille tous les biens dont ils avaient besoin. Les roturiers qui avaient une charge dans l'administration recevaient une somme correspondante aux revenus d'un laboureur et pouvaient en vivre décemment. Mais, de nos jours, les émoluments des fonctionnaires subalternes sont bien maigres : ceux qui, au titre de la corvée, doivent se rendre jusque dans les trois districts de la capitale, au centre du Shensi, où le riz est cher, sont réduits à la portion congrue au point qu'ils ont à peine de quoi payer leurs vêtements et leur nourriture ; que survienne un accident quelconque, et ils doivent vendre leurs biens et leurs terres. Mais il n'y a pas que cela : les chefs de la corvée se mettent des bâtons dans les roues, les bureaux des préfectures exercent sur eux des pressions, et les comptables des préfectures ou commanderies exercent leur tyrannie sur les fonctionnaires subalternes. Tous les moyens leur sont bons pour tirer des bénéfices. Les grands fonctionnaires demandent des pots-de-vin. La préfecture pressure la sous-préfecture, qui à son tour profite du canton. Et où le canton pourrait-il prendre ce qu'on lui demande ? Un dicton ne dit-il pas : « Les exactions se répercutent vers le bas, comme l'eau suit toujours la ligne de plus grande pente ; jamais ce flux ne s'épuise, jamais il ne s'arrête. » Aujourd'hui, nous voyons de grands fleuves et de larges rivières abreuver la mer immense. L'océan recueille leurs eaux et ils veulent que les ruisseaux et les torrents leur cèdent la leur ; c'est pourquoi, dans les circonstances actuelles, il est exclu que les fonctionnaires soient intègres. Si l'on veut que l'ombre soit droite, il faut redresser le cadran solaire, si vous voulez que les fonctionnaires soient honnêtes, commencez par vous-mêmes. La cause de la cupidité des fonctionnaires n'est pas à chercher en bas, mais en haut. La morale n'est pas faite par le peuple, mais par ceux qui le dirigent.

Une affaire de caractère.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Bonté et méchanceté dépendent de la nature de chacun, de même que la cupidité et la bassesse sont affaires de caractère. Le sage cultive sa propre vertu à l'intérieur de lui-même ; mais il ne peut rien pour changer ses semblables. Aujourd'hui, vous vous permettez de nous critiquer sur toute chose, mais comment pourrions-nous agir si vous nous liez les pieds et les mains ?

Le cheval et le palefrenier.
LES SAGES. - Quand le cheval est rétif, la faute en revient au palefrenier ; quand le peuple est frondeur, la faute en revient aux gouvernants. Les Annales des printemps et des automnes n'adressaient pas leurs critiques au menu peuple mais aux hommes politiques. Quand les grands officiers ou les ministres appliquaient un châtiment, ils ne pouvaient s'empêcher d'être émus et, bien que la peine fût méritée, ils examinaient encore s'il n'existait pas une des trois causes de pardon, et ne procédaient à l'exécution de la peine qu'en soupirant. Car ils avaient honte de n'avoir pu réformer le criminel et se désolaient de son imperfection. Quand un gouvernement ne dispense pas l'éducation d'une manière lumineuse, le peuple trébuche et tombe à chaque pas sans personne pour l'aider à se relever ; il est comme un nourrisson au bord d'un puits, dont on attendrait la chute les bras croisés. Si le prince se conduit de cette façon à l'égard de ses sujets, peut-on encore l'appeler père et mère du peuple ? Un monarque doit porter toute son attention sur la diffusion de la morale et se montrer circonspect dans tout ce qui touche aux châtiments. Pour un criminel châtié, il en réforme cent ; une seule exécution capitale donne à réfléchir à dix mille. Après un châtiment exemplaire, le peuple se conforme aux rites et observe ses devoirs. Les supérieurs modèlent leurs sujets, comme le vent courbe les herbes. Nul n'échappe à leurs enseignements. En quoi essayons-nous de vous entraver ?

4 oct. 2012

Dispute sur le Sel et le Fer (23)

COMMENT GUÉRIR LE MAL



Que les ministres se dépouillent.
LES SAGES. - À ce qui est trop orné on redonne la simplicité comme on redresse une pièce de bois courbe. Yan-tseu, Premier ministre du royaume de Ts'i, porta pendant trente ans la même pelisse de renard. Voilà comment on donne l'exemple de l'économie à un peuple prodigue. Quand il est devenu économe, on l'instruit par les rites. Que les ministres, grands officiers et leurs descendants réduisent leur train de maison et modèrent leurs dépenses ; qu'ils montrent la voie de la simplicité en abandonnant leurs parcs et leurs villas, en diminuant la taille de leurs domaines. Qu'ils ne s'occupent plus des marchés ni des boutiques, qu'ils ne mettent plus la main sur les richesses naturelles, et les paysans trouveront à s'employer, les tisserandes à vendre leurs toiles, et le pouls qui battait encore de manière désordonnée dans les veines de l'Empire se trouvera calmé et uni, et les richesses mieux réparties.

Donneurs de conseils.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - L'orphelin discourt sur la piété filiale, le cul-de-jatte opine sur les mérites comparés des cannes, le miséreux disserte sur la bienveillance, et la roture pérore sur les affaires de l'État. Il est facile d'avoir raison quand on est simple spectateur, mais nos donneurs de conseils commettent les pires erreurs quand ils accèdent à des responsabilités. Vous êtes semblables à ces rebouteux et médicastres qui, dans les périodes d'épidémies, se contentent d'agiter leur langue. Où sont vos remèdes miracles pour soigner les maux dont souffre l'Empire ?

La tour menace ruine.
LES SAGES. - Quand une tour de neuf étages menace ruine, fût-on aussi habile artisan que Gongshu Ban, on ne peut rien pour la redresser. Ceux qui s'adonnent sans vergogne à la recherche du profit pullulent à la cour et dans la capitale. Les grands possédants de terres et de troupeaux encombrent les provinces. Chacun n'en fait plus qu'à sa guise. Les routes ne peuvent plus passer à travers la campagne tant elle est envahie par les domaines et les palais des riches. C'est pourquoi le traitement est difficile et les remèdes jusqu'à présent inefficaces.

Le Grand Secrétaire roule des yeux terribles, mais se tait.

24 août 2012

Dispute sur le Sel et le Fer (22)

Voici la 22ème partie de ce débat ancestral : sans doute le cœur des doléances des Sages et des Lettrés, à propos des inégalités de l'époque. Une fois n'est pas coutume, les Sages et les Lettrés usent très peu de rhétorique ; simplement, ils tenter de dresser la liste la plus complète et la plus représentative possible des injustices matérielles de leur temps. Avant qu'elle ne commence, cette liste est précédée d'une demande de la part de Premier Ministre : « J'aimerais savoir ce que vous entendez par l'inégalité des richesses ? »... Quel plaisir, après 21 chapitres pendant lesquels il restait droit dans ses bottes, de le voir ainsi faire tomber un peu de son armure !

LE GRAND RÉQUISITOIRE DES SAGES

Des cigales en automne.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Je pensais que les sages, hommes de talent, allaient nous apporter quelques lumières ; mais à écouter leurs raisonnements, ils me font penser à des chariots barbares qui se suivent à la queue leu leu en faisant un vacarme de tous les diables. Vous connaissez les cigales ? En été, elles vous percent le tympan, mais sitôt venue la bise d'automne, on ne les entend plus. Vous nous chantez toujours le même refrain sans vous douter de ses conséquences funestes quand le malheur fondra sur vous. Et quand le malheur est là, vous vous taisez, mais il sera trop tard.
LE PREMIER MINISTRE. - J'aimerais savoir ce que vous entendez par l'inégalité des richesses ?

Le profit et les plaisirs.
LES SAGES. - Palais, équipages, vêtements et vaisselle, funérailles, sacrifices et banquets, musiques, femmes et divertissements sont des plaisirs auxquels les hommes ne veulent pas renoncer. C'est pourquoi les sages ont établi des règles pour, tout au moins, les limiter. Il y a peu, les politiciens qui se trouvaient au gouvernement décidèrent de mettre le profit au premier rang de leurs préoccupations et négligèrent les rites et le sens moral. Aussi le peuple devint-il arrogant et se mit-il à transgresser les règles. On peut mettre en parallèle l'Antiquité avec les temps actuels : jadis, on ne mangeait que les fruits de la saison et n'acceptait à sa table que les animaux tués de la façon convenable. On ne posait pas de filets et de collets dans les étangs, on ne ruait pas les animaux aux poils de plusieurs couleurs. De nos jours, les riches tendent des filets aux mailles serrées, attrapent les oisillons et les faons. Ils vivent dans l'insouciance et s'adonnent à la boisson. Ils jettent leurs filets dans tous les fleuves. On sacrifie des agneaux, tue des porcelets, plume des oisillons. Au printemps, on mange des oies et en automne des poulets. En hiver, on a de la mauve et à la morte saison du poireau ; bref, on mange de la coriandre, du gingembre, de la renouée et autres épices, des champignons, toutes sortes de bêtes ainsi que des fruits rares.

Des cavernes aux balustrades.
Jadis, on habitait des demeures à toit de chaume dont les poutres n'étaient pas équarries, quand ce n'était pas des huttes de terre ou des cavernes. On les jugeait des abris suffisants pour se garder du soleil et du froid, de la pluie et du vent. Plus tard, il y eut des maisons dont les poutres n'étaient pas sculptées ni le chaume taillé. On ne se servait ni de la hache ni du rabot ; on ignorait les ponceuses et les meules. Les grands officiers n'avaient droit qu'à des poutres et les simples nobles à une poutre faîtière taillée. Les hommes du peuple se construisaient des maisons de rondins. De nos jours, les riches veulent des balustrades torsadées, les murs extérieurs des maisons sont décorés ou peints à la chaux. Jadis, on ne vendait pas sur les marchés de vêtements qui ne répondaient pas aux nonnes, ni d'ustensiles qui n'avaient pas d'usage précis. Maintenant, on sculpte des objets qui ne sont pas conformes aux anciennes réglementations, on grave, sculpte et décore des bibelots superflus. Ce ne sont plus que vêtements aux teintes trop subtiles et parures multicolores. On se distrait avec des hommes de peu et on se mêle aux femmes. On se livre à toutes sortes de jeux, courses de chevaux, combats de tigres. On trouve sur les marchés des jongleurs et des acrobates, des animaux étranges et des musiciennes exotiques.

Chevaux et équipages.
Jadis, les princes feudataires n'avaient pas le droit d'élever leurs propres chevaux. Quand l'empereur en donnait l'ordre, ils se rendaient avec leur char dans les pâturages impériaux. Les roturiers n'utilisaient le cheval que pour se décharger d'un travail pénible. Ainsi, en campagne, il tirait le char et, en temps de paix, la charrue. De nos jours, les riches vont en grand équipage, suivis d'une longue escorte de cavaliers. Ils ont des quadriges et des voitures pour les femmes tirées par quatre chevaux. Les classes moyennes ont des cabriolets à moyeux courts. Ils nattent les crinières et ornent les sabots : un cheval, dans une écurie, mange la nourriture de six personnes et occupe la journée d'un homme en pleine force.

La soie et les brocarts.
Dans l'ancien temps, ce n'étaient que les vieillards, parmi les roturiers, qui avaient le droit de porter des vêtements de soie. Les autres devaient se contenter d'habits de chanvre. C'est d'ailleurs pour cela qu'on appelle les hommes du peuple « les hommes habillés de toile ». Puis, par la suite, on se vêtit de vêtements de toile à doublure de soie, à col droit et ne descendant pas au-dessous du genou, ou de vestes ouatées, sans bordures. Les vêtements de gaze, les brocarts ou les robes brodées étaient le privilège des princes et des impératrices. Les robes de soie sauvage et la tunique de soie doublée étaient réservées à la célébration des mariages. C'est pourquoi les soies brodées et les toiles légères ne se trouvaient pas sur les marchés. De nos jours, les riches portent des parures de brocart et des mousselines de soie ; les gens du commun portent des vêtements qui étaient jadis l'apanage des impératrices, et dans les occasions les plus ordinaires on se permet de revêtir des parures que l'on ne portait que dans les circonstances les plus solennelles, comme le mariage. Mais si le prix de la soie de belle qualité est deux fois plus élevé que celui de la soie brute, celle-ci est deux fois plus utile.

Charrettes et carrosses.
Jadis, les charrettes en bois n'avaient pas de cerclages, les chars à bancs n'avaient pas de ridelles. Par la suite, on construisit des voitures à fenêtres, sans voilage, à moyeux longs et à rayons serrés, dont les roues étaient parfois entourées de paille. Elles étaient surmontées d'un parasol de jonc, très simple, sans décorations de fils de soie laquée. Les grands officiers et les nobles avaient des chars aux roues cerclées de bois, au fond de cuir souple, tandis que les plébéiens n'avaient droit qu'à des voitures laquées, avec une grande ouverture et une roue unique. À présent, les dais des carrosses des riches roturiers sont retenus par des crochets de bronze damasquinés d'or et d'argent. Des bannières de soie flottent au vent et les poignées des portières sont enveloppées de brocart. Les plébéiens mettent des mors niellés d'or à la bouche de leurs chevaux et attachent à leur cou des brides ornées de grelots, tandis que les moyeux de leurs chars sont protégés par des parements guillochés.

Les pelisses et les manteaux.
Jadis, on portait une simple pelisse de peau de cerf dont on n'avait pas retiré les pattes ni les sabots et un bonnet de cuir. Puis les grands officiers et les nobles s'enveloppèrent dans des pelisses de ventre de renard et de marmotte, ils revêtirent des tuniques fourrées d'agneau à parements de léopard, tandis que les roturiers portaient des culottes de peau et des caleçons longs, des chaussures de cuir et une ceinture de peau. De nos jours, les riches s'habillent de manteaux de zibeline, de renard blanc ou bien de vestes molletonnées de duvet de canard. Les classes moyennes se parent de vêtements de feutre brodés d'or, et n'hésitent pas à porter des pelisses en marmotte de la région de Yan ou en poulain du pays de Dai.

La monte.
Jadis, les plébéiens montaient les chevaux à cru et utilisaient des cordes en guise de brides. Ils portaient des bottes de cuir et des selles de peau. Puis ils adoptèrent des selles de feutres et des mors de métal non ouvragé. Mais, de nos jours, les riches habillent leurs chevaux avec des oreillettes de cuir, ils les parent d'aigrettes d'argent, leur mettent des mors incrustés d'or et les recouvrent de couvertures en feutre ou en lourde soie guillochée. Ils leur font porter des pendentifs de jade ou des breloques barbares. Les simples roturiers utilisent des peaux séchées et tannées, laquées et brodées de fils de soie multicolores.

La vaisselle.
Jadis, on buvait dans des trous creusés à même le sol. On ignorait l'usage des coupes, des verres à pied et de tout récipient. Puis les roturiers utilisèrent les récipients de bambou, la vannerie, la poterie ou encore les calebasses. Seuls les vases sacrificiels, les coupes pour les libations, les soupières de cérémonie étaient décorés ou laqués. Mais, maintenant, les riches se servent de vases à col d'argent et à anses d'or, de pichets de métal précieux et de coupes de jade. Les classes moyennes utilisent des bols de laque qui sortent des ateliers de Yewang, des gobelets du Sseu tchouan damasquinés. Un gobelet incrusté coûte dix fois plus cher qu'un simple récipient de bronze qui rend les mêmes services.

Festins rituels et ripailles.
Jadis, nos ancêtres mangeaient du mil grillé et des morceaux de porc qu'ils déchiquetaient avec les doigts. Au cours des grands festins rituels, les vieux avaient droit à plusieurs rations tandis que les jeunes se tenaient debout et n'avaient droit qu'à une part de viande et un verre de vin. Et encore n'était­-ce que lors de ces banquets communaux que l'on faisait bonne chère. Par la suite, on eut droit à du bouillon de haricot et à du riz blanc ainsi qu'à de la viande séchée et, lors des noces, à des grillades. De nos jours, tout est prétexte à ripailles, même les repas les plus ordinaires ; les ragoûts s'entassent en montagnes, les rôtis s'empilent sur les tables. On sert du bouillon de tortue, de la carpe en hachis, de l'émincé de faon, des œufs de poissons, des cailles rôties et des oranges, des terrines de poisson-globe, du pâté de lamproie et toutes sortes de mets extraordinaires.

Travail et beuveries.
Jadis, les hommes labouraient au printemps, sarclaient en été, moissonnaient en automne et engrangeaient en hiver. Ils travaillaient du matin au soir et même parfois durant la nuit. « Le jour nous recueillons la paille, le soir nous tressons des cordes ; hâtons-nous de monter sur les toits pour les réparer. Au printemps, nous sèmerons les différentes sortes de céréales. » C'est en ces termes que le Livre des odes glorifie les travaux des champs du temps jadis. En dehors des fêtes des moissons et du nouvel an, on ne prenait jamais de repos. On ne consommait pas d'alcool, on ne mangeait de la viande qu'à l'occasion des grands sacrifices. Mais, maintenant, noces et fiançailles, tout est occasion de banqueter et les festins se suivent sans interruption. La moitié de la population ne dessoûle pas du matin au soir. On délaisse son travail, on abandonne ses occupations et on s'étonne encore de n'avoir le temps de rien faire !

Bouchers et charcutiers.
Jadis, les roturiers se contentaient de riz grossier et de légumes. On ne servait de vin et de viande que lors des fêtes de fin d'année ou dans les grands sacrifices. Les princes feudataires ne tuaient pas de bœufs ou de moutons sans une occasion exceptionnelle, et les grands officiers et les nobles ne servaient pas des chiens ou des porcs pour leur ordinaire. À l'heure actuelle, bouchers et charcutiers, tant à la ville qu'à la campagne, abattent et préparent des viandes, même les jours qui ne se signalent par aucune fête. On se rassemble dans la campagne, on s'en va avec une charge de blé et on revient avec un quartier de viande. Or la viande d'un cochon d'un an vaut quinze boisseaux de grain, soit la consommation de céréales de deux semaines d'un travailleur de force.

La cohue des sacrifices.
Jadis, les roturiers se contentaient de poissons et de haricots pour les offrandes, ils ne sacrifiaient à leurs ancêtres qu'au printemps et à l'automne. Un noble n'avait qu'une pièce de sa maison consacrée aux tablettes de ses ancêtres, un grand officier en avait trois. À la date convenable, ils faisaient les sacrifices aux cinq dieux du foyer, se contentant de vouer un culte aux seules divinités domestiques. Mais, de nos jours, les riches n'hésitent pas à sacrifier aux cinq pics célèbres ; ils font des offrandes aux montagnes et aux rivières. Ils tuent des bœufs, jouent du tambour et donnent des spectacles de musique et de danse. Ils organisent des pantomimes où se produisent des danseurs masqués. Même les classes moyennes sacrifient aux esprits, construisent des pavillons à étages au bord de l'eau, égorgent moutons et chiens, jouent de la cithare et de la flûte. Les couches les plus pauvres de la population servent à leur table des poulets et des porcs assaisonnés aux cinq parfums. Ils ne songent qu'à prolonger les jours fériés et à prendre des jours de repos. Lors des fêtes, c'est la cohue sur les lieux de sacrifices.

Jadis, on cherchait le bonheur par une conduite vertueuse. C'est pourquoi les sacrifices étaient peu nombreux. On tentait de se rendre les cieux favorables en pratiquant la charité et l'équité, aussi avait-on rarement recours à la divination. Mais, de nos jours, les hommes, si relâchés dans leurs mœurs, se montrent extrêmement attentifs aux esprits. Ils négligent les rites mais sont fort rigoureux en ce qui touche aux sacrifices. On méprise ses proches pour se concilier les puissants. Bien qu'on n'en fasse qu'à sa tête, on a une confiance aveugle dans les horoscopes. Si par malheur, après les charlataneries survient quelque heureux succès, on abandonne totalement la réalité pour se fier à une fortune illusoire.

Sorciers et charlatans.
Jadis, l'homme de bien était attentif à pratiquer la vertu, l'homme du commun s'appliquait à bien faire son travail. C'est pourquoi tous deux méritaient leur nourriture. Mais, à notre époque, sévissent des charlatans qui se font passer auprès du peuple pour des sorciers et en tirent de substantiels bénéfices. Pour peu qu'ils aient le cuir épais et la langue bien pendue, ils amassent des fortunes considérables. C'est ainsi que des fainéants abandonnent les travaux des champs pour étudier auprès d'eux. Voilà pourquoi il y a tant de mages et d'invocateurs dans les villages et les marchés.

Literie et voilages.
Jadis, il n'existait pas de lits à montants, et l'on n'utilisait pas de bancs ou de tables. Par la suite, les hommes du commun fabriquèrent des lits non équarris tandis que le jonc était réservé aux grands officiers. Mais, maintenant, les riches ont des lits à baldaquin dont les tentures sont en lourds brocarts, des paravents somptueusement décorés et des étagères incrustées. Des tentures de soie épaisse et des voilages protègent le sommeil des classes moyennes. Et, dans leurs appartements, ce ne sont que peintures éclatantes, meubles et vaisselle de laque rouge ou noire.

Tapis et peaux.
Jadis, on ne connaissait que les tapis de peau ou d'herbe. On ne couvrait jamais le sol de nattes de jonc tressé ou de tapis de feutre, Par la suite, les nobles eurent des nattes épaisses et des tapis de paille de deux épaisseurs ou encore des nattes de jonc. Les hommes du commun firent usage de nattes de paille à trame de corde ou de simples tapis de bambou, Maintenant, les riches s'assoient sur des tapis brodés, des nattes de jonc souples et moelleuses, tandis que les classes moyennes recouvrent leurs planchers de peaux de loups ou de tapis de feutre d'Asie centrale, de nattes de jonc tressées, et utilisent des escabeaux et des sièges.

Boutiques et plats préparés.
Jadis, on ne vendait pas de mets tout préparés. Par la suite, apparurent des boucheries, des marchands de vins, des charcuteries, des poissonneries et des vendeurs de sel sur les marchés. Maintenant, on trouve partout des boutiques qui vendent des plats tout préparés. Ragoûts et viandes cuisinées envahissent les étalages. Si l'on n'est pas très ardent pour aller au travail, on est fort pressé de se remplir le ventre. On se régale d'émincé de porc, d'omelette à l'échalote, de pâté de chien et de bouillon de cheval, de poisson bouilli, de foie haché. Il y a aussi du mouton mariné, du poulet fumé, du lait de jument fermenté, des tranches d'estomac séchées, du mouton bouilli, des gâteaux à la pâte de haricot, du bouillon de poussin, de la soupe d'oie sauvage, des ormeaux fermentés, des courges sucrées, du sorgho grillé et des brochettes à la mode barbare.

Musiciens et chanteurs.
Jadis, il n'existait pour instruments de musique que les tambours de terre ou des mortiers et des pilons. On frappait sur du bois creux ou sur des pierres sonores pour exprimer sa joie. Par la suite, les ministres et les grands officiers eurent des batteries de pierres sonores, les nobles jouèrent du luth et de la cithare. Jadis, dans les grands banquets populaires, on jouait de la cithare ou frappait sur des tambours de terre ; il n'y avait pas de musique savante ni d'airs aux variations compliquées. Mais, de nos jours, les riches possèdent toutes sortes d'instruments : cloches, tambourins et autres, et entretiennent des chanteurs. Les classes moyennes jouent de la guitare, grattent de la cithare et font exécuter chez eux les danses de Zheng et des chants de Zhao.

Rites funéraires.
Jadis, un simple cercueil de terre cuite suffisait à recueillir la dépouille mortelle, ou bien un cercueil de bois entouré de terre calcinée suffisait pour protéger les ossements. Par la suite, le premier cercueil fut en bois de paulownia non décoré, et le second en bois ordinaire. Mais, de nos jours, les riches entassent dans les tombeaux toutes sortes d'objets, les classes moyennes se font construire des cercueils extérieurs en chêne et intérieurs en bois d'orme. Les pauvres eux-mêmes sont recouverts d'un linceul décoré, et le corps est enveloppé dans un sac de soie molletonnée.

Jadis, les objets funéraires ne consistaient qu'en simples reproductions d'objets réels pour montrer qu'on ne s'en servait pas. Par la suite, on mit dans le cercueil des hachis de viande, des chevaux de bronze, des figurines de bois ou de terre cuite. Ces objets étaient encore frustes. Mais, de nos jours, on enfouit avec les morts d'incroyables richesses, et les biens qu'on abandonne dans les tombeaux sont les mêmes que ceux qu'utilisent les vivants. Les fonctionnaires des commanderies et des préfectures font sculpter des statuettes de leurs suivants, construire des modèles réduits ou des maquettes de bateaux avec leurs rames, et de chars avec leurs roues. Les simples roturiers, qui parfois n'ont même pas de linge de corps, commandent des figurines en bois de catalpa, revêtues de brocarts et de soies fines.

Jadis, il n'y avait pas de tumulus sur les tombes, ni d'arbres. Retournés chez eux après avoir enseveli la dépouille mortelle, les parents du défunt apaisaient ses mânes par un sacrifice accompli dans la chambre à coucher. Il n'existait ni tertre, ni salle particulière, ni temple des ancêtres. Par la suite, les roturiers élevèrent des tumulus au-dessus des tombes, d'une hauteur de quelques pieds afin que le cercueil fût parfaitement recouvert. De nos jours, les tumulus des riches sont devenus de vraies montagnes sur lesquelles poussent de véritables forêts. On y élève des terrasses et on y creuse des galeries, on bâtit des tours et des pavillons à étages. Les classes moyennes se font construire des salles d'offrandes et des pavillons protégés par des écrans. Elles entourent les tertres de grillages et de murs.

Jadis, lorsqu'il y avait un deuil chez un voisin, on arrêtait les pilons, on cessait de chanter. Lorsque la famille voisine de celle où Confucius demeurait fut frappée d'un deuil, Confucius ne mangea pas à sa faim. Là où un fils pleurait son père, le maître s'abstenait de jouer de la musique. À présent, les deuils sont l'occasion de se divertir, on mange, on boit, on chante et on plaisante, bref, ce ne sont que fêtes et ripailles.

Jadis, on servait les vivants avec amour et on accompagnait les morts avec tristesse à leur dernière demeure. Les lois instituées par les sages n'étaient pas de vains ornements. Mais, de nos jours, alors qu'on néglige les vivants, on se glorifie de dépenses extravagantes pour les morts, bien que l'on ne ressente aucun chagrin. On croit manifester de la piété filiale par des funérailles somptueuses et s'acquérir ainsi un certain lustre auprès du vulgaire. On dilapide ses biens, dans le vain espoir de paraître plus pieux que le voisin.

Épouses et concubines.
Jadis, la règle était qu'un homme fondât un foyer en n'épousant qu'une seule femme. Par la suite, il fut établi qu'un simple noble aurait droit à une concubine, un grand officier à deux, qu'un prince feudataire pourrait épouser un groupe de neuf sœurs et cousines, jamais plus. Maintenant, les seigneurs ont plus de cent femmes, les grands dignitaires dix et plus, les gens aisés ont servantes et esclaves, et les riches des concubines plein leurs demeures. C'est ainsi que, tandis que les filles languissent dans les gynécées, les hommes ne trouvent pas de compagne jusqu'à la fin de leurs jours.

Innovations et réussite.
Jadis, on réparait les pertes d'une mauvaise année par les abondantes récoltes de l'année suivante. On conservait les vieux usages et n'inventait jamais. Mais, aujourd'hui, les artisans ont la rage de l'innovation, et les fonctionnaires changent constamment d'opinion. Quelles que soient les circonstances, on dissimule ses sentiments véritables, on ne rêve que de réussite, on se préoccupe uniquement de sa position sociale. On n'accumule les succès que pour se faire un nom, et personne ne songe à adoucir les misères endurées par le peuple. Les champs ne sont pas labourés, mais on embellit les bourgs et les villes. Les bourgs se dressent sur des décombres, mais on hausse encore leurs murailles.

Des animaux gavés.
Jadis, le travail des hommes n'était pas gaspillé pour nourrir des animaux, et on ne dilapidait pas les richesses du pays dans l'alimentation des chiens et des chevaux. C'est pourquoi les hommes avaient des biens et des forces à revendre. Mais, maintenant, la peine des cultivateurs sert à engraisser des bêtes étranges et des animaux sauvages qui ne sont d'aucune utilité. Tandis que le peuple n'a même pas une chemise à se mettre sur le dos, les chiens et les chevaux des riches sont recouverts d'habits brodés. Le peuple à la noire chevelure n'a même pas la balle du riz pour se nourrir, mais les oiseaux et les animaux des grands se gavent de sorgho et de viandes.

Belle vie des esclaves.
Jadis, les grands avaient à cœur les affaires de l'État et utilisaient le peuple conformément aux saisons. Le Fils du Ciel considérait les sujets de son empire comme des membres de sa famille. Ses domestiques et ses servantes participaient aux travaux publics quand le besoin s'en faisait sentir. Telle devrait être sa conduite, aujourd'hui comme autrefois. Mais, de nos jours, les employés de l'État entretiennent chez eux un grand nombre d'esclaves grassement nourris et chaudement vêtus sans le mériter par leur travail. Loin de mettre leur énergie au service de l'État, ils ne s'occupent que d'affaires personnelles et de bénéfices frauduleux. L'administration perd ainsi le fruit de leur travail et, tandis que le peuple n'a pas un panier de riz de réserve, les esclaves d'État accumulent des mille et des cents. Le laboureur est courbé sur la charrue du matin au soir, alors que les esclaves se promènent et se divertissent.

Les barbares se tournent les pouces.
Jadis, on était amical avec ses proches et distant avec les étrangers. On estimait ceux de sa caste et méprisait ceux qui n'étaient pas de son rang. On ne récompensait pas ceux qui ne s'étaient pas illustrés par quelque action d'éclat. On ne nourrissait pas de bouches inutiles. Aujourd'hui, bien que les barbares Man et Bo n'aient jamais rien fait en notre faveur, l'État leur a accordé des privilèges exorbitants. N'ont-ils pas reçu des palais et des villas ? La manne impériale s'est déversée sur eux avec une telle prodigalité qu'ils s'engraissent sur le pays à ne rien faire. Mais nos malheureux paysans meurent de faim, tandis que les sauvages s'empiffrent de viandes et se gorgent de vins. Le peuple à la noire chevelure sue sang et eau à retourner la terre, tandis que les barbares restent les bras croisés ou se tournent les pouces.

Luxe de la chaussure.
Jadis, les roturiers portaient des chaussures de corde ou de paille ou de simples sandales de cuir à courroies de soie. Par la suite, on eut des chaussures à courroies de cuir grossier ou bien des chaussons de peau. Mais, de nos jours, les riches portent des chaussures faites par des bottiers célèbres, fines et élégantes, doublées de soie et ornées de cordons, au talon décoré de franges et de galons. Les classes moyennes portent des socques de bois odoriférant, qui ont demandé beaucoup de temps pour être sculptées, ou encore des espadrilles en paille spéciale, les concubines et les esclaves sont chaussés d'escarpins de cuir ou de babouches de soie. Même les plus humbles ont des chaussures de paille souplement tressée recouverte d'une fine résille, et décorées d'un pompon.

Fantasmagories du Premier Empereur.
Jadis, les sages exerçaient leur corps et cultivaient leur esprit. Ils modéraient leurs désirs mais donnaient libre cours à leurs affections. Ils vénéraient le ciel et la terre, se montraient charitables et marchaient sur le sentier de la vertu. Vers le ciel montait le parfum des offrandes odorantes qui réjouissaient le Seigneur d'en haut. Aussi le Ciel accordait la longévité aux hommes et leur dispensait d'abondantes récoltes. C'est ainsi que Yao fut marqué au front de signes divins et régna sur la Chine pendant plus de cent ans. Mais, par la suite, l'empereur Ts'in Che Houang Ti guetta les signes étranges. Il croyait en toutes sortes de prodiges. Il envoya Lu Sheng (1), Mengao Xian, Xu Shi (2) et d'autres chercher dans la mer l'élixir d'immortalité. À Yan et à Ts'i, on abandonna la charrue et la bêche pour discuter magie et saints taoïstes. On vit de longues foules se rendre à la capitale parce qu'ils avaient entendu dire que les Immortels mangeaient de l'or et buvaient des perles fondues et vivaient aussi longtemps que l'univers. Alors l'empereur fit plusieurs expéditions vers les Cinq Montagnes Cardinales. Il se rendit dans ses palais au bord de la mer, obsédé par les Immortels des îles Penglai et d'autres fables du même tonneau.

Le dérèglement général.
La magnificence des maisons est la plaie des forêts. Le raffinement des objets est la plaie des ressources naturelles ; la somptuosité des parures est la plaie du chanvre et de la soie ; le raffinement de la chère donné aux chevaux et aux chiens est la plaie des céréales ; la voracité des sujets, la plaie des viandes et des poissons ; l'extravagance des dépenses, la plaie des greniers et des magasins ; l'incurie dans la régulation des stocks, la plaie des campagnes ; le dérèglement dans les funérailles et les sacrifices, la plaie des vivants. Le gaspillage et les perpétuelles innovations sabotent l'industrie. Lorsque les artisans et les commerçants tiennent le haut du pavé, l'agriculture ne peut que péricliter. Et quand une coupe ou un simple gobelet nécessite le travail de cent hommes et que la confection d'un paravent occupe des myriades d'ouvriers, le mal est grand. Les yeux sont éblouis par le chatoiement des couleurs, les oreilles charmées par les accents de la musique. L'oisiveté a amolli les membres, les saveurs douces et croquantes de mets exquis ont perverti les palais. On ne s'adonne plus qu'à des activités frivoles, on dilapide sa fortune pour des futilités. Et pourtant, chaque homme n'a qu'une bouche et qu'un estomac. Lorsqu'un pays connaît de telles disparités dans la répartition des biens, le gouvernement est affaibli, tout comme est menacée la vie d'un homme dont les organes sont déréglés.

LE PREMIER MINISTRE. - Comment guérir le mal ?


1. Magicien et alchimiste.

2. Ayant persuadé l'empereur de rechercher les îles des Immortels, il partit en 219 pour la mer de Chine avec plusieurs milliers de jeunes gens et de jeunes filles. De cette expédition, personne ne revint jamais.

27 juil. 2012

Dispute sur le Sel et le Fer (21)


INTERVENTION DES SAGES


Une pluie printanière.
LES LETTRÉS. - Si tant de talents restent sans emploi, ce n'est pas la faute des lettrés, mais la honte des autorités. Confucius fut un grand sage et aucun seigneur ne daigna faire appel à ses services. Pourtant, alors qu'il occupait depuis trois mois un poste subalterne à Lou, les sujets de la principauté exécutaient ses ordres sans qu'il eût à promulguer de décrets ; ils respectaient les lois sans qu'il eÙt à édicter des interdictions. Les affaires du royaume prospéraient sous son administration comme les plantes sont vivifiées par les pluies printanières. Que n'aurait-il pas réalisé si, investi d'une haute responsabilité à la Cour impériale, il avait pu faire rayonner dans tout l'Empire la vertu d'un bon monarque et diffuser ses sages recommandations ! Mais vous, voilà plus de dix ans que vous occupez les fonctions les plus prestigieuses et que vous tenez entre vos mains le sort de l'Empire sans avoir répandu la vertu princière ni accompli aucune œuvre importante. Le peuple vit dans le dénuement le plus complet et se débat dans la misère la plus noire tandis que vos familles vivent dans l'opulence. Tout homme de bien en rougirait. Ne vous sentez-vous pas visés par le chant « Coupons du bois » du Livre des odes, qui dénonce la richesse des grands face à la misère du peuple ? Autrefois, quand le prince de Shang occupait le poste de Premier ministre de Ts'in, il foulait aux pieds les rites et la courtoisie au nom du réalisme politique, et se félicitait des massacres de population organisés par ses soldats, uniquement préoccupé d'agression et de conquêtes. Ne cherchant aucun remède aux maux dont souffraient les masses, il les accablait sous des lois impitoyables. Les mœurs étaient chaque jour plus corrompues et le peuple gémissait sous le joug. Si bien que le roi Hui fut contraint de le faire bouillir après l'avoir fait hacher en morceaux pour apaiser la révolte qui grondait. À cette époque, il était interdit de parler des affaires de l'État. Aujourd'hui, vous vous scandalisez que nous osions ouvrir la bouche alors que nous sommes pauvres et humbles. Permettez que nous déplorions, malgré votre richesse, vos méfaits à la tête du gouvernement.

L'air morne, le Grand Secrétaire regarde les lettrés et ne dit rien.

Appel au calme.
LE SECRÉTAIRE DE CABINET. - Voyons, messieurs ! Pourquoi ne pas discuter de l'administration du pays et des succès ou des échecs de l'équipe au pouvoir en exposant vos raisons point par point et avec calme, au lieu de nous attaquer avec cette violence ? Le Grand Secrétaire pense que l'abolition du monopole du sel et du fer pose plus de problèmes qu'elle n'en résout. Mais il n'y a chez lui aucune arrière-pensée. Seule le préoccupe l'augmentation du revenu national pour faire face aux dépenses des frontières. Vous-mêmes, lorsque vous réclamez avec un tel acharnement l'abolition des monopoles, nous savons que ce n'est pas pour défendre vos intérêts personnels, mais parce que vous pensez qu'il faut prendre modèle sur l'antiquité et que vous êtes les défenseurs de la charité et de la justice. Les deux lignes politiques ont toutes deux des partisans. Mais pourquoi, alors que l'on doit vivre avec son temps, vous obstinez-vous à vouloir nous imposer des méthodes périmées et à dénier toute valeur aux nouvelles théories politiques ? Si l'on pense que l'équipe au pouvoir est incapable, encore faut-il la remplacer. Si vous étiez à même d'apporter la paix au pays et de gagner à la Chine les contrées lointaines, en sorte que les frontières ne souffrent plus des exactions de ces chiens de barbares, comme nous serions heureux d'abolir toutes les taxes et les impôts pour vous complaire ! À plus forte raison consentirions-nous à abolir le monopole et le système de distribution équilibrée ! D'après ce que vous dites, le trait le plus admirable de la doctrine confucéenne, c'est qu'elle prône la modestie et la modération et veut que l'on traite les hommes avec tout le respect qui leur est dû. Pourtant, alors que vous n'avez pas l'éloquence d'un Chi (1) ou d'un Zi Gong, vous vous lancez dans de violents réquisitoires contre nous, laissant percer une vulgarité dans le ton et les manières comme il ne s'en était jamais vu ici. Si le Grand Secrétaire est allé trop loin, vous avez fait de même : il serait bon que vous lui présentiez vos excuses.

Autocritique nuancée.
LES SAGES ET LES LETTRÉS (se levant de leur natte). - N'étant que des rustres peu habitués à paraître à la Cour, nous avons tenu des propos inconsidérés et offensé gravement les ministres. Cependant, de même qu'une médecine est amère au goût mais excellente pour la santé, les discours loyaux sont désagréables à entendre mais salutaires. C'est pourquoi les diatribes sont bénéfiques, tandis que les flatteries sont funestes. Dans les forêts soufflent parfois des vents violents, tandis que chez les riches et les nobles on entend le chuchotement des flatteries. Pour un ministre habitué à entendre susurrer à longueur de journée des paroles mielleuses, les voix discordantes des lettrés ne sont-elles pas la meilleure des médecines ?

Recours aux sages.
LE GRAND SECRÉTAIRE (un peu rasséréné, tournant le dos aux lettrés et s'adressant aux sages). - Il est difficile de discuter avec des gens que l'on connaît peu et qui utilisent de surcroît des arguments aussi tortueux que les ruelles où ils demeurent. Les lettrés ne veulent pas démordre de leurs discours brumeux et incohérents. Nous connaissons fort bien les théories et les pratiques gouvernementales de l'Antiquité. Mais pour comprendre le monde actuel, il faut se fier à ses yeux et à ses oreilles, car chaque génération a ses propres problèmes. Durant les règnes des empereurs Wen et Jing de notre dynastie et au début de l'ère Jianyuan (2), le peuple était simple et se consacrait aux activités fondamentales. Les fonctionnaires étaient intègres et faisaient sérieusement leur travail. Le pays était florissant, les hommes connaissaient l'aisance et les familles menaient une existence prospère. Or, bien que nous n'ayons pas changé de cap et que nous suivions les mêmes principes d'éducation, le pays est de plus en plus frivole et les mœurs chaque jour plus dissolues. Les fonctionnaires intègres se font de jour en jour plus rares et le peuple connaît de moins en moins de retenue, les châtiments s'abattent sur les méchants et pourtant on ne parvient pas à éliminer la délinquance.

« Un lettré de la campagne ne vaut pas, dit-on, un lettré de la ville. » Messieurs les lettrés qui sont pour la plupart originaires de la province du Shantoung ont rarement eu l'occasion de participer à des réunions importantes. Mais vous, voilà longtemps que vous assistez aux discussions qui ont lieu à la capitale, aussi je souhaiterais connaître votre avis sur les raisons de l'échec de notre politique.

Tableau de la dégradation.
LES SAGES. - Le Shantoung est le cœur de l'Empire, c'est le camp retranché de tous les lettrés de talent. Le fondateur de notre dynastie, l'empereur Gao lui-même, lorsqu'il déploya ses ailes de phénix pour prendre son essor entre les provinces de Song et de Chu, fut aidé dans ses entreprises par des lettrés de l'école du Shantoung, tels Xiao, Chao, Pan, Li, Teng, Guan. Yu le Grand n'était-il pas originaire des Jiang, une peuplade occidentale, et le roi Wen des barbares du Nord ? Et pourtant leur vertu est restée légendaire, leur talent valait celui de mille hommes réunis, et ils surent prendre soin de leurs sujets. Mais combien, qui entrent et sortent de la capitale plusieurs fois par jour, finissent serviteurs ou garçons d'écurie ! Bien que nous ne soyons pas nés à la capitale, que notre talent soit des plus médiocres et que nous ne puissions prétendre participer à des débats d'une si haute importance, nous nous permettons de vous rapporter ce que nous avons entendu de la bouche des anciens de nos villages.

Le menu peuple, jadis, ne manquait ni de vêtements chauds et moelleux ni d'ustensiles qui, pour être simples, n'en étaient pas moins solides et efficaces. On avait des chevaux pour leur éviter la fatigue des longues courses, des chariots qui pourvoyaient aux transports. On avait du vin pour se procurer de la gaieté, mais sans excès. La musique exprimait les sentiments, mais n'était pas licencieuse. On ne se livrait pas à des ripailles chez soi et on ne flânait pas dehors. On ne se déplaçait que pour transporter des marchandises et on ne restait sédentaire que pour cultiver son champ. Les biens abondaient parce qu'on était économe. Le peuple était prospère car il s'adonnait aux activités agricoles. Lorsqu'on accompagnait les morts à leur dernière demeure, on était affligé sans étalage de luxe. Les vivants ne connaissaient pas le superflu mais possédaient le nécessaire. Les hauts fonctionnaires étaient probes et sans ambitions, les hommes du pouvoir cléments et honnêtes. Le peuple à la noire chevelure se réjouissait de son sort et les fonctionnaires ne craignaient pas pour leur place. Telle était la situation au début du règne de l'empereur Wou, il y a une cinquantaine d'années ; on prisait les lettres, cultivait la vertu et l'Empire connaissait la paix. Mais par la suite, des ministres sans scrupules s'ingénièrent à ruiner le gouvernement, mettant la main sur les ressources des monts et des mers pour leur seul profit. L'un promulgua des édits sur la dénonciation des grosses fortunes, Jiang Chong institua des réglementations sur les vêtements, un autre encore réorganisa le système pénitentiaire en instituant le rachat des peines et mit sur pied une série d'articles si précis et si nombreux qu'il est impossible de les énumérer. La bande de Xia Lan (3) procédait à des arrestations arbitraires, Wang Wenshu (4) et ses séides à des exécutions sommaires. La prévarication se développa dans l'administration. Les humbles craignaient pour leur tête et les riches pour la sécurité de leur parenté. Mais le très éclairé empereur Wou était conscient de la menace et fit mettre à mort Jiang Chang et sa clique, châtia impitoyablement les fonctionnaires corrompus et les prévaricateurs afin d'en délivrer l'Empire et d'apaiser le ressentiment populaire provoqué par ces tueries inutiles.

Tout rentra dans l'ordre. Toutefois, il faudra plusieurs générations avant que le pays ne se relève complètement ; il lui reste encore de profondes meurtrissures. L'administration n'a pas été totalement purgée de ses fonctionnaires corrompus et certains personnages haut placés sont rongés par l'appât du lucre. Les ministres exercent une sorte de dictature et décident de tout autoritairement, sans consulter personne. Des puissants et des hommes sans scrupules forment des ligues qui outragent le peuple. Les riches et les nobles sont extravagants, les pauvres volent et tuent. Là où il faut patience et habileté, on fait du mauvais travail : la soie ne vaut rien, de même les charrettes et les ustensiles. C'est ainsi qu'une charrette ne fait pas deux ans et que les ustensiles sont bons à jeter après une année. Une charrette vaut dix mille boisseaux de grain ; un habit, cent. Les gens les plus ordinaires ont de la vaisselle décorée, des plateaux richement ornés, toutes sortes de nattes et de tables basses ; leurs servantes et leurs concubines portent des vêtements de gaze de soie et des chaussons de brocart. Le plus lourdaud des paysans mange du riz blanc et de la viande. Dans les villages règnent les plus mauvaises mœurs et les cliques ont pignon sur rue. On se livre à des cavalcades sur les routes provinciales et on joue au ballon dans les venelles de la capitale. Rares sont les paysans qui se consacrent encore aux travaux des champs et au tissage de la toile. Mais ceux qui serrent leur taille, soignent leur apparence en se poudrant et en se maquillant les yeux sont légion. Ils n'ont pas un sou vaillant et dépensent comme s'ils étaient cousus d'or, ils se pavanent, portent des tuniques de soie brodée, mais sans doublure, et cachent leurs dessous de toile sous des pantalons de soie. Alors que les vivants sont réduits à la portion congrue, les morts ont droit à des funérailles somptueuses. On se ruine pour les enterrements, et dans le cortège funèbre il y a des suivantes par charrettes entières. Les riches rivalisent de prodigalités et les pauvres singent les riches. Les premiers dilapident leur patrimoine tandis que les autres s'endettent jusqu'au cou. Le peuple, pressé par la nécessité, acculé à la misère, est sans pudeur et sans probité. En dépit des châtiments qui frappent les délinquants et les criminels, leur nombre reste toujours aussi élevé. Ainsi, dans un pays où, sous le poids de la lourde imposition, la détresse populaire est si criante, on ne pourra que voir grandir le mal terrible de l'inégalité des richesses.

1. Disciple de Confucius.

2. En 140 avant Jésus-Christ.

3. Ministre redoutable de l'empereur Wou des Han.

4. Autre ministre du même empereur.

27 juin 2012

Dispute sur le Sel et le Fer (20)



DE LA PIÉTÉ FILIALE


Les trois piétés filiales.
LES LETTRÉS. - Il n'est nul besoin de nourrir ses parents de viandes tendres et exquises ou de les vêtir de brocart ou de fine batiste. Nous ne savons meilleure façon de montrer sa piété à leur égard que de partager avec eux son maigre ordinaire. Les rites ne demandent à l'homme de condition modeste que de travailler avec ardeur ; quelques légumes et de l'eau lui suffisent à manifester le respect dû à ses parents. Confucius a dit : « De nos jours, on confond la piété filiale avec le gavage des oies. Lorsqu'on ne marque aucun respect, où est la différence ? » La piété la plus haute est celle qui nourrit l'âme de ses parents, puis vient celle qui nourrit leurs sentiments, enfin la plus basse, celle qui nourrit leurs corps. Pourvu que l'on respecte l'essence des rites, que l'on se conforme aux règles de la bienséance et que l'on fasse preuve de sentiments filiaux, même si l'on ne parvient pas à leur procurer tout en suffisance, on ne peut encourir aucun blâme. Le Livre des mutations dit : « Le bœuf immolé par mon voisin de l'est ne vaut pas les maigres offrandes de mon voisin de l'ouest. » La piété des riches et des nobles qui ne s'accompagne pas de tout le respect exigé par la bienséance ne vaut pas la piété filiale des gens modestes. La piété envers ses parents, l'affection envers ses frères, la sincérité envers ses amis, voilà ce qui constitue la piété la plus achevée. Savoir gérer sa maison ne veut pas dire s'enrichir. Servir les siens avec dévotion ne signifie pas les gaver de nourriture, mais tout simplement leur apporter la joie et devancer leurs désirs en se conformant aux rites et à la morale.

La manière et le contenu.
LE SECRÉTAIRE DU PREMIER MINISTRE. - À quatre-vingts ans on est un vieillard, et à quatre-vingt-dix un grand vieillard. Les vieillards doivent être exclusivement nourris de viandes tendres et habillés de vêtements de soie. C'est ainsi que le fils pieux s'exclame : « Je le nourris de viandes grasses, je le couvre de soies chaudes et légères. » Ne vaut-il pas mieux offrir sans façon mais en abondance des choses exquises plutôt que de donner des cadeaux grossiers et insuffisants avec force manières ? Laver soigneusement les coupes pour ne les remplir que d'eau claire, lever et abaisser les plats qui ne contiennent qu'un infâme gruau même si les rites sont intégralement respectés, n'est-ce pas bien ridicule ?

Une offrande rituelle.
LES LETTRÉS. - L'homme de bien attache du prix à la délicatesse des manières tandis que le rustre ne regarde que la quantité. Souvenez-vous du mendiant qui refusa la nourriture qu'on lui jetait après l'avoir grossièrement interpellé. L'honnête homme dédaigne les mets les plus succulents s'ils ne lui sont pas offerts selon les règles de la courtoisie. C'est en vertu d'une prescription rituelle que les hôtes doivent refuser d'accomplir le sacrifice si le maître de céans ne s'occupe pas personnellement des offrandes. Car la nourriture en elle-même compte pour peu et seuls importent les rites.

La piété des princes.
LE SECRÉTAIRE DU PREMIER MINISTRE. - Je ne sais pas de plus haute marque de piété filiale que de mettre un empire ou un royaume aux pieds de ses parents. Puis vient celle qui met à leur disposition les émoluments de sa charge. La plus basse est de les nourrir à la sueur de son front. C'est parmi les rois, les ducs et les princes que se rencontrent les plus nobles exemples de fils pieux, puis viennent les ministres et grands officiers. Mais voyons comment cela se traduit pour les parents : ceux dont les enfants bien doués occupent des postes importants dans la société, vivent dans des palais aux grandes salles et aux appartements retirés. Ils circulent dans des carrosses tirés par des chevaux vigoureux ; leurs vêtements sont légers et moelleux, ils se nourrissent de mets savoureux. Mais ceux qui n'ont pas cette fortune portent des robes de bure et des chapeaux de cuir, ils habitent des bouges dans d'infâmes ruelles. Ils ne sont jamais sûrs du lendemain. Ils ne mangent que le riz le plus grossier et des légumes ; tout au plus voient-ils de la viande lors de la fête des moissons et au jour de l'an. Ces pauvres vieillards n'ont que les produits du potager pour remplir leurs estomacs. Un mendiant ne voudrait pas de leur nourriture ! Et c'est cela que vous offrez à vos parents ? Quelles que soient les formes que vous y mettiez, cela n'est pas à votre gloire !

Un ventre n'est pas une besace.
LES LETTRÉS. - Être entretenu par un fils puissant et riche mais qui occupe un poste sans avoir les capacités requises et qui touche des appointements que ne justifie pas son travail, c'est accepter les cadeaux d'un brigand. On ne peut considérer comme des fils pieux tous ceux qui se font construire des tours, et dont les tables croulent sous la nourriture. Le ventre des parents n'est pas la besace du voleur ; comment pourrait-on le remplir de biens mal acquis ? Quelles que soient votre position morale et votre fortune, si elles ont été obtenues par des procédés déloyaux, elles se retourneront contre vous et causeront votre perte. Bien heureux si vos parents peuvent encore manger de la viande le jour de l'an ! Tseng Shen (1) et Min Sun (2) ne servaient pas à la table de leurs parents une nourriture digne d'un ministre, ils se sont pourtant acquis la réputation de fils pieux. Le roi Siang des Tcheou bénéficiait des richesses d'un empire et pourtant on le stigmatise comme un fils indigne, incapable de pourvoir à l'entretien de ses parents. Car il n'y a pas de dévotion filiale sans respect des parents, leur offrît-on la chère la plus exquise, tout comme la possession d'immenses greniers ne fait pas un fils pieux. La plus grande des impiétés n'est-elle pas celle qui consiste à parler sans sincérité, à promettre sans tenir, à se montrer lâche devant le danger et déloyal vis-à-vis de son prince ? Or vous êtes déloyaux et infidèles, vous usez de sophismes pour semer le trouble dans le gouvernement. Vous ne cherchez qu'à vous concilier les bonnes grâces de vos supérieurs par des flatteries. Vous ne méritez pas de servir dans l'administration ! Les Annales des printemps et des automnes disent : « Le lettré garde son opinion et n'en démord pas. Il agit selon ce qu'il pense être le bien et ne cherche pas des appuis extérieurs. Sa seule ambition est de faire son devoir. » Ceux qui, n'ayant qu'une position modeste dans la société, parlent haut et fort commettent une faute ; mais les fonctionnaires qui pérorent à tort et à travers sont des présomptueux. Nous voulions attirer l'attention du ministre sur un point précis et il n'en est résulté que cette discussion stérile.

1. Disciple de Confucius à qui l'on attribue le Classique de la piété filiale.

2. Disciple de Confucius qui, pour avoir supporté avec patience les mauvais traitements de sa marâtre, est évoqué dans le Classique de la piété filiale.