4 oct. 2012

Eric Hazan pour un Etat unique en Israël-Palestine

Eric Hazan présentait son livre (co-écrit avec Elya Sivan) « Un État commun entre le Jourdain et la mer » à la librairie Tropiques. A la suite de la conférence, nous lui avons posé quelques questions sur cette problématique pouvant ouvrir des perspectives de paix justes et durables dans la région.

Un livre, accompagné d’un film qui explore des voies peu évoquées dans le débat public traditionnel lorsque le conflit israélo-palestinien est traité. Arrivera-t-il à relancer le dialogue sur le sujet en France ?

Interview de Jean Bricmont sur la « guerre humanitaire »

Nous avons souhaité interviewer l’intellectuel et écrivain belge Jean Bricmont suite à son intervention à l’UNESCO le 14 juin 21012.

Il revient ainsi sur la notion fallacieuse de « guerre humanitaire », et dénonce un conditionnement idéologique provenant des médias de masse, qui visent selon lui à rendre acceptable aux yeux de l’opinion publique une intervention militaire en Syrie. Enfin, il revient sur l’affaire Piccinin, pour laquelle il a été calomnié jusque dans les colonnes du journal Le Monde.


Voici la retranscription de l’interview :

Cercle des Volontaires :
Jean Bricmont, bonjour, vous venez d’intervenir à l’UNESCO en dénonçant les interventions humanitaires. Aujourd’hui, la France et certains pays de l’OTAN ont des intentions belliqueuses en Syrie, et justifient cela par une possible guerre humanitaire. Donc est-que vous pouvez informer les français sur cette notion, et pourquoi ils doivent s’en méfier ?
 

Jean Bricmont :
Si on regarde l’Histoire, on voit que toutes les guerres sont toujours justifiées par des mobiles altruistes : vous avez le christianisme, la mission civilisatrice, le « fardeau de l’homme blanc »… Hitler, par exemple, c’était la défense contre le bolchévisme. Et après la guerre, c’était la lutte contre le communisme, puis la lutte contre la terreur, etc.
 
Mais en France, aujourd’hui, c’est principalement la guerre pour les droits de l’homme, l’ingérence humanitaire. J’en ai développé ici toute une critique : imaginons que la Russie s’autorise une ingérence humanitaire en Syrie, ou au Barhein par exemple. S’ils faisaient cela, je pense que nous aboutirions rapidement à une guerre mondiale. Ce ne serait pas accepté par les puissances occidentales que des pays puissants militairement, ceux qui techniquement pourraient le faire, s’ingèrent dans les pays du moyen-orient comme nous essayons de le faire.
 
Et donc, la paix mondiale – qui n’est pas une plaisanterie, parce qu’une guerre mondiale provoquerait la mort de dizaines de millions de personnes, ce serait autre chose que ce dont on nous parle en Syrie -, la paix mondiale dépend d’un ordre international qui a été construit après la deuxième guerre mondiale, et qui est basé sur le respect de la souveraineté nationale de chaque pays, pour éviter justement ce qui avait été fait avant la guerre et qui avait mené à la deuxième guerre mondiale, à savoir l’ingérence de l’Allemagne dans les affaires de la Tchécoslovaquie, puis de la Pologne, au nom, après tout, de la défense des minorités, ce qui est le genre de prétexte que nous avons utilisé au Kosovo, ou avec les Kurdes en Irak, etc.
 
Et donc, on a toujours cette politique des grandes puissances, qui invoquent toujours des mobiles nobles, mais qui d’une certaine façon, risque de nous mener dans une guerre sérieuse, et qui est en tout cas une violation totale de l’ordre international tel qu’il a été établi après la guerre, ordre qui pour moi était un progrès fondamental.
 
Alors, j’aurais toute sortes d’arguments à développer. Je pense que le monde irait beaucoup mieux si, au lieu de dépenser leurs ressources en armement, en surveillance, en drones, en missiles, les états occidentaux choisissaient une politique de paix. Un politique de paix, ce serait une politique de coopération, de dialogue avec les autres pays, y compris la Russie, la Chine, l’Iran, la Syrie évidemment. Cette politique est impossible aujourd’hui, même si un responsable politique voulait la mener. Par exemple, je ne sais pas ce que pense François Hollande en son for intérieur ; probablement s’adapte-t-il aux circonstances. Mais même s’il pensait qu’il faudrait une autre politique, ce serait impossible à cause des médias en France. Il y a un tel bombardement médiatique !
 
Et pour Obama, c’est pareil. Je suis convaincu qu’Obama est tiède par rapport à cette politique, et certainement tiède par rapport à la politique de Netanyahou, par exemple, mais il ne peut rien faire, parce qu’il aurait les médias et le Congrès sur le dos. En France, madame Aubry, hier, s’est vantée de ce que la France était redevenue une puissance sur la scène internationale parce qu’elle avait dit à Assad de s’en aller, et à Poutine de cesser d’empêcher la soi-disant communauté internationale  (qui ne représente évidemment pas le monde dans son entier, puisque la Chine, la Russie n’en font pas partie) d’obliger Assad à partir.
 
Alors, c’est quand-même extraordinaire ! En plus, lorsque l’on réfléchit au rapport de force, à la crise dans laquelle se trouve l’Europe, et la France elle-même, c’est un peu la grenouille qui veut se faire plus grosse que le bœuf, et qui va dire à Poutine ce qu’il doit faire, alors que Poutine a l’alliance de la Chine, il représente le mouvement des non-alignés dans cette affaire, il est allié à l’Iran…
 
Pour qui se prennent-ils ? C’est sur-réaliste ! Il y a des gens qui voient dans l’idéologie des Droits de l’Homme un prétexte pour la guerre, mais moi j’ai tendance à y voir une cause de la guerre, une cause qui devient sui generis, parce qu’elle entraine l’occident dans une espèce de folie qui lui donne une illusion de grandeur qu’il n’a plus, qu’il a perdu depuis la décolonisation, avec la montée en force des puissances émergentes, et on va vers une espèce de folie. Je ne sais pas si on va bombarder directement la Syrie, je ne sais pas s’ils oseront le faire, mais on va armer les rebelles en Syrie de façon à créer le chaos dans ce pays pour une durée indéterminée. Je ne sais pas comment cela va se terminer…
 

C.d.V :
Votre réaction à la discrimination des voix discordantes dont Michel Collon et vous-même, par exemple, avez été victimes, jusque dans les colonnes du Monde ?
 

J. B. :
Dans les colonnes du Monde, ils ont interviewé Pierre Piccinin, chercheur belge qui a été en Syrie plusieurs fois, et qui avait fait des reportages jugés « pro-Assad ». Personnellement, je ne pense pas qu’ils fussent « pro-Assad », mais ils tendaient à minimiser la force de la contestation, ils parlaient de mensonges de la presse occidentale, qu’il démontrait d’ailleurs, puisqu’il démontrait que des attaques contre, je crois, un bureau du Baas  avait été inventé par la presse.
 
Lors de son troisième séjour en Syrie, il a été arrêté, malmené, il a vu des tortures, ce qui l’a  fait virer de bord. Il est devenu un apologiste de l’intervention militaire. S’il change d’avis sur Assad, ça, ça ne me dérange pas. Moi, ma position contre l’ingérence est basée sur une tonne d’arguments qui n’ont rien à voir le régime de Assad, donc je ne trouve même pas nécessaire d’avoir un débat sur ce régime. Mais lui a changé d’avis à cause de ça. Évidemment, il faut dire qu’il a été un peu téméraire d’aller dans un pays en guerre civile, ou en guerre étrangère si elle n’est pas civile, et croire qu’il allait faire le tour de tous les mouvements de rébellion sans avoir d’ennuis avec la police, mais bon…
 
Toujours est-il que dans l’interview du Monde, ils se moquent de lui, en disant qu’il a été naïf, ils le comparent à Tintin ; ils disent que maintenant, il s’est converti, qu’il a vu la lumière du jour. Dans la foulée, ils font un articulet sur ses « amis » qui sont Michel Collon, moi-même, et par association diffamatoire, Alain Soral, Dieudonné, Robert Faurisson, et Thierry Meyssan.
 
Et donc on a le réseau pro-Assad en France : un français vivant à l’étranger (Meyssan), Soral et Dieudonné, et deux belges (Collon et moi-même)… et Faurisson, qui n’a pourtant rien à voir dans cette histoire, mais qui est mis simplement pour discréditer tout le monde. Et donc, ils font un article sur les réseaux « pro-Assad » en France qui est assez sur-réaliste. Ce sont ces façons de présenter les choses qui font qu’aucun débat n’est possible ! Moi, par exemple, je ne suis jamais allé en Syrie, je n’ai même jamais rien écrit sur la Syrie ! Je ne sais pas ce que ça veut dire, être dans les réseaux « pro-Assad »… Mes positions ont toujours été contre la politique d’ingérence globalement. La politique de non-ingérence, elle s’applique à Cuba, au Venezuela, à la Chine, à la Russie, à l’Iran, à la Palestine, l’Afrique du Sud, le Chili… Il n’est pas question de la Syrie en particulier. La Syrie pourrait ne pas être en crise, et tout ce que je dis serait inchangé à la virgule près.
 
Et donc, nous mettre dans les réseaux « pro-Assad »… Et en plus, le raisonnement est remarquable, parce que le raisonnement, c’est de dire que je soutiens la liberté d’expression en général, donc en particulier pour Faurisson, mais aussi à vrai dire pour les filles qui veulent mettre un voile, pour toute sorte d’autres personnes dont j’estime que la liberté d’expression est réprimée. Et quand je fais cela, on me dit : « Ah ! Il défend la liberté d’expression de Faurisson ». Or Dieudonné et Soral seraient les bienvenus en Syrie parce qu’ils sont proches de Faurisson. Je ne sais pas où ils ont été cherché ça, je ne vois même pas le lien, là. Et donc moi je serais dans les réseaux « pro-Assad » suite à ce « raisonnement ».
 
Mais en réalité, bien sur, ni Dieudonné, ni Soral, ni évidemment Faurisson qui est tout-à-fait en dehors de ça, ni Michel Collon, ni moi-même ne sommes dans des réseaux « pro-Assad ». D’ailleurs, il n’y a pas de réseau « pro-Assad » en France. On dénonce une crainte imaginaire, c’est un peu comme la guerre contre la terreur, on a l’impression, comme ça, qu’il y a une nébuleuse rouge-brune-verte-jaune-je-sais-pas-quoi, qui est là, qui rôde partout, qui va violer votre petite fille… Mais en réalité, il n’y a rien. Mais du coup, il n’y a pas de voix dissidente.
 
A l’étranger, par exemple, Brzezinski et Kissinger, qui ne sont pas exactement des petits gauchistes, et qui ne sont pas exactement sur ma ligne politique, ont lancé des appels contre la guerre en Syrie. Le Frankfuerter Allgemeine Zeitung a fait un article sur le massacre de Houla, en disant que ce n’était pas si simple, que ce n’était probablement pas le gouvernement. Donc il y a des voix en dehors de France dans les médias main-stream, des gens même de droite, qui s’opposent à l’intervention armée. Mais en France, le débat est impossible. Le débat est rendu impossible, parce qu’on prend quelques personnes marginales, et on dit « Oulala, il y a des réseaux pro-Assad. Donc surtout, ne touchez pas à ces gens-là ». Et à fortiori, si devaient s’exprimer, je ne sais pas, quelque intellectuel ou homme politique français qui aurait une vue différente sur le moyen-orient, il serait tué d’office, parce qu’on lui montre ce qui va lui arriver, il va être mis dans les réseaux « pro-Assad », comme Collon, comme Bricmont, etc.
 
Et donc, si nous pouvons être mis à la poubelle de la sorte, forcément, personne ne veut être associé à nous, et être mis dans le même sac. Le système français, honnêtement… Je suis désolé de le dire parce que j’aime bien la France, j’aime bien la laïcité à la française en principe, mais je n’aime pas le caractère totalitaire d’une bonne partie de votre presse.
 

C.d.V. :
Durant votre intervention à l’UNESCO, vous avez mentionné le dernier film de Bernard-Henri Levy. Est-ce que vous pourriez développer ce point ?
 

J. B. :
En fait, j’ai pensé à lui parce que j’ai voulu faire une plaisanterie, en disant qu’il était à la fois Cinéaste, Guerrier en Chambre, et Philosophe. En fait, je dois dire que ça m’est venu à l’esprit tout-à-fait par hasard, parce que je suis en train de lire pour me distraire « Le Siècle de Louis XIV » de Voltaire, et à un moment donné, il parle de La Rochefoucauld, qui avait fait exécuter quelqu’un en représailles contre la mise à mort de quelqu’un de son propre camp, et Voltaire dit : « et ce monsieur se prétend philosophe ». Alors je me suis dit, Bernard-Henri Levy, c’est la même chose, il prône une guerre, et il se prétend philosophe, c’est un petit peu la situation actuelle.
 
Mais je n’ai pas vu son film, et je n’ai pas envie de le voir. Mais à nouveau, c’est quelque chose d’extraordinaire ! On verra, je ne veux pas faire de pronostic, je pense que le film va faire un bide… Mais ce qui est étonnant, c’est qu’il soit si peu attaqué. Sur Internet, ceux qui l’ont vu et qui émettent une critique disent que c’est un film mégalo, à sa gloire, ce qui semble être le cas. Encore une fois, je ne peux pas me prononcer, car je n’ai pas vu le film. Mais si c’est le cas, comment se fait-il que si peu de gens osent le critiquer publiquement ?
 
C’est cela, le problème du système français. Vous avez quelques personnalités (dont BHL) qui ont des moyens financiers énormes. Et je remarque que même dans les milieux qu’ont pourrait appeler « de gauche », tout le monde se moque de lui. Mais en réalité, tout le monde partage ses idées. Quand il y a eu la guerre en Libye, presque l’entièreté de la classe politique évidemment, mais aussi des milieux radicaux étaient d’accord avec l’intervention. En fait, ils demandaient  l’intervention. Et maintenant, avec la Syrie, on a le même scénario.
 
Et même dans ces milieux-là, j’ai déjà essayé, depuis des années, depuis le Kosovo, c’est très difficile (sinon impossible) d’avoir un débat. Parce qu’il y a toute sorte d’arcs réflexes : « Ah, c’est un nouvel Hitler, on a rien fait pour l’Holocauste, il faut faire quelque chose cette fois-ci… ». Plusieurs générations, depuis des dizaines d’années, ont été endoctrinées avec des arcs réflexes dans ce genre. Et alors, c’est comme si on débarquait au XIIème siècle, et qu’on disait : « Vous savez, Jésus-Christ n’est pas le fils de Dieu », il n’y a personne qui vous comprendrait. Et ici, c’est la même chose. Si vous dites : « Mais réfléchissons un peu à cette politique d’ingérence, où est-ce que ça mène, qu’est-ce que c’est que la militarisation, qu’est-ce que c’est que ces conflits perpétuels, qui est derrière, à quoi ça sert, est-ce que vous croyez réellement que ça sert les Droits de l’Homme ? », c’est impossible d’avoir une discussion là-dessus, parce que tous les réflexes sont là.
 
C’est ce que j’appelle un peu méchamment « la religion de l’Holocauste ». Je ne veux pas dire par là que l’Holocauste n’a pas eu lieu, ni que ce n’est pas un événement tragique. Mais la façon dont c’est exploité politiquement, ça, c’est ce à quoi j’objecte, parce que toute nouvelle situation est assimilée à un nouvel Hitler, à un nouvel Holocauste, etc. et donc nécessité d’intervention, sinon, vous êtes un « munichois », un « pétainiste », vous êtes « antisémite »… Et tant qu’on reste dans cette matrice idéologique, aucun débat sérieux sur la réalité du monde contemporain ne peut avoir lieu ni à gauche, ni à l’extrême-gauche, ni nulle part.

Dispute sur le Sel et le Fer (23)

COMMENT GUÉRIR LE MAL



Que les ministres se dépouillent.
LES SAGES. - À ce qui est trop orné on redonne la simplicité comme on redresse une pièce de bois courbe. Yan-tseu, Premier ministre du royaume de Ts'i, porta pendant trente ans la même pelisse de renard. Voilà comment on donne l'exemple de l'économie à un peuple prodigue. Quand il est devenu économe, on l'instruit par les rites. Que les ministres, grands officiers et leurs descendants réduisent leur train de maison et modèrent leurs dépenses ; qu'ils montrent la voie de la simplicité en abandonnant leurs parcs et leurs villas, en diminuant la taille de leurs domaines. Qu'ils ne s'occupent plus des marchés ni des boutiques, qu'ils ne mettent plus la main sur les richesses naturelles, et les paysans trouveront à s'employer, les tisserandes à vendre leurs toiles, et le pouls qui battait encore de manière désordonnée dans les veines de l'Empire se trouvera calmé et uni, et les richesses mieux réparties.

Donneurs de conseils.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - L'orphelin discourt sur la piété filiale, le cul-de-jatte opine sur les mérites comparés des cannes, le miséreux disserte sur la bienveillance, et la roture pérore sur les affaires de l'État. Il est facile d'avoir raison quand on est simple spectateur, mais nos donneurs de conseils commettent les pires erreurs quand ils accèdent à des responsabilités. Vous êtes semblables à ces rebouteux et médicastres qui, dans les périodes d'épidémies, se contentent d'agiter leur langue. Où sont vos remèdes miracles pour soigner les maux dont souffre l'Empire ?

La tour menace ruine.
LES SAGES. - Quand une tour de neuf étages menace ruine, fût-on aussi habile artisan que Gongshu Ban, on ne peut rien pour la redresser. Ceux qui s'adonnent sans vergogne à la recherche du profit pullulent à la cour et dans la capitale. Les grands possédants de terres et de troupeaux encombrent les provinces. Chacun n'en fait plus qu'à sa guise. Les routes ne peuvent plus passer à travers la campagne tant elle est envahie par les domaines et les palais des riches. C'est pourquoi le traitement est difficile et les remèdes jusqu'à présent inefficaces.

Le Grand Secrétaire roule des yeux terribles, mais se tait.

24 août 2012

Dispute sur le Sel et le Fer (22)

Voici la 22ème partie de ce débat ancestral : sans doute le cœur des doléances des Sages et des Lettrés, à propos des inégalités de l'époque. Une fois n'est pas coutume, les Sages et les Lettrés usent très peu de rhétorique ; simplement, ils tenter de dresser la liste la plus complète et la plus représentative possible des injustices matérielles de leur temps. Avant qu'elle ne commence, cette liste est précédée d'une demande de la part de Premier Ministre : « J'aimerais savoir ce que vous entendez par l'inégalité des richesses ? »... Quel plaisir, après 21 chapitres pendant lesquels il restait droit dans ses bottes, de le voir ainsi faire tomber un peu de son armure !

LE GRAND RÉQUISITOIRE DES SAGES

Des cigales en automne.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Je pensais que les sages, hommes de talent, allaient nous apporter quelques lumières ; mais à écouter leurs raisonnements, ils me font penser à des chariots barbares qui se suivent à la queue leu leu en faisant un vacarme de tous les diables. Vous connaissez les cigales ? En été, elles vous percent le tympan, mais sitôt venue la bise d'automne, on ne les entend plus. Vous nous chantez toujours le même refrain sans vous douter de ses conséquences funestes quand le malheur fondra sur vous. Et quand le malheur est là, vous vous taisez, mais il sera trop tard.
LE PREMIER MINISTRE. - J'aimerais savoir ce que vous entendez par l'inégalité des richesses ?

Le profit et les plaisirs.
LES SAGES. - Palais, équipages, vêtements et vaisselle, funérailles, sacrifices et banquets, musiques, femmes et divertissements sont des plaisirs auxquels les hommes ne veulent pas renoncer. C'est pourquoi les sages ont établi des règles pour, tout au moins, les limiter. Il y a peu, les politiciens qui se trouvaient au gouvernement décidèrent de mettre le profit au premier rang de leurs préoccupations et négligèrent les rites et le sens moral. Aussi le peuple devint-il arrogant et se mit-il à transgresser les règles. On peut mettre en parallèle l'Antiquité avec les temps actuels : jadis, on ne mangeait que les fruits de la saison et n'acceptait à sa table que les animaux tués de la façon convenable. On ne posait pas de filets et de collets dans les étangs, on ne ruait pas les animaux aux poils de plusieurs couleurs. De nos jours, les riches tendent des filets aux mailles serrées, attrapent les oisillons et les faons. Ils vivent dans l'insouciance et s'adonnent à la boisson. Ils jettent leurs filets dans tous les fleuves. On sacrifie des agneaux, tue des porcelets, plume des oisillons. Au printemps, on mange des oies et en automne des poulets. En hiver, on a de la mauve et à la morte saison du poireau ; bref, on mange de la coriandre, du gingembre, de la renouée et autres épices, des champignons, toutes sortes de bêtes ainsi que des fruits rares.

Des cavernes aux balustrades.
Jadis, on habitait des demeures à toit de chaume dont les poutres n'étaient pas équarries, quand ce n'était pas des huttes de terre ou des cavernes. On les jugeait des abris suffisants pour se garder du soleil et du froid, de la pluie et du vent. Plus tard, il y eut des maisons dont les poutres n'étaient pas sculptées ni le chaume taillé. On ne se servait ni de la hache ni du rabot ; on ignorait les ponceuses et les meules. Les grands officiers n'avaient droit qu'à des poutres et les simples nobles à une poutre faîtière taillée. Les hommes du peuple se construisaient des maisons de rondins. De nos jours, les riches veulent des balustrades torsadées, les murs extérieurs des maisons sont décorés ou peints à la chaux. Jadis, on ne vendait pas sur les marchés de vêtements qui ne répondaient pas aux nonnes, ni d'ustensiles qui n'avaient pas d'usage précis. Maintenant, on sculpte des objets qui ne sont pas conformes aux anciennes réglementations, on grave, sculpte et décore des bibelots superflus. Ce ne sont plus que vêtements aux teintes trop subtiles et parures multicolores. On se distrait avec des hommes de peu et on se mêle aux femmes. On se livre à toutes sortes de jeux, courses de chevaux, combats de tigres. On trouve sur les marchés des jongleurs et des acrobates, des animaux étranges et des musiciennes exotiques.

Chevaux et équipages.
Jadis, les princes feudataires n'avaient pas le droit d'élever leurs propres chevaux. Quand l'empereur en donnait l'ordre, ils se rendaient avec leur char dans les pâturages impériaux. Les roturiers n'utilisaient le cheval que pour se décharger d'un travail pénible. Ainsi, en campagne, il tirait le char et, en temps de paix, la charrue. De nos jours, les riches vont en grand équipage, suivis d'une longue escorte de cavaliers. Ils ont des quadriges et des voitures pour les femmes tirées par quatre chevaux. Les classes moyennes ont des cabriolets à moyeux courts. Ils nattent les crinières et ornent les sabots : un cheval, dans une écurie, mange la nourriture de six personnes et occupe la journée d'un homme en pleine force.

La soie et les brocarts.
Dans l'ancien temps, ce n'étaient que les vieillards, parmi les roturiers, qui avaient le droit de porter des vêtements de soie. Les autres devaient se contenter d'habits de chanvre. C'est d'ailleurs pour cela qu'on appelle les hommes du peuple « les hommes habillés de toile ». Puis, par la suite, on se vêtit de vêtements de toile à doublure de soie, à col droit et ne descendant pas au-dessous du genou, ou de vestes ouatées, sans bordures. Les vêtements de gaze, les brocarts ou les robes brodées étaient le privilège des princes et des impératrices. Les robes de soie sauvage et la tunique de soie doublée étaient réservées à la célébration des mariages. C'est pourquoi les soies brodées et les toiles légères ne se trouvaient pas sur les marchés. De nos jours, les riches portent des parures de brocart et des mousselines de soie ; les gens du commun portent des vêtements qui étaient jadis l'apanage des impératrices, et dans les occasions les plus ordinaires on se permet de revêtir des parures que l'on ne portait que dans les circonstances les plus solennelles, comme le mariage. Mais si le prix de la soie de belle qualité est deux fois plus élevé que celui de la soie brute, celle-ci est deux fois plus utile.

Charrettes et carrosses.
Jadis, les charrettes en bois n'avaient pas de cerclages, les chars à bancs n'avaient pas de ridelles. Par la suite, on construisit des voitures à fenêtres, sans voilage, à moyeux longs et à rayons serrés, dont les roues étaient parfois entourées de paille. Elles étaient surmontées d'un parasol de jonc, très simple, sans décorations de fils de soie laquée. Les grands officiers et les nobles avaient des chars aux roues cerclées de bois, au fond de cuir souple, tandis que les plébéiens n'avaient droit qu'à des voitures laquées, avec une grande ouverture et une roue unique. À présent, les dais des carrosses des riches roturiers sont retenus par des crochets de bronze damasquinés d'or et d'argent. Des bannières de soie flottent au vent et les poignées des portières sont enveloppées de brocart. Les plébéiens mettent des mors niellés d'or à la bouche de leurs chevaux et attachent à leur cou des brides ornées de grelots, tandis que les moyeux de leurs chars sont protégés par des parements guillochés.

Les pelisses et les manteaux.
Jadis, on portait une simple pelisse de peau de cerf dont on n'avait pas retiré les pattes ni les sabots et un bonnet de cuir. Puis les grands officiers et les nobles s'enveloppèrent dans des pelisses de ventre de renard et de marmotte, ils revêtirent des tuniques fourrées d'agneau à parements de léopard, tandis que les roturiers portaient des culottes de peau et des caleçons longs, des chaussures de cuir et une ceinture de peau. De nos jours, les riches s'habillent de manteaux de zibeline, de renard blanc ou bien de vestes molletonnées de duvet de canard. Les classes moyennes se parent de vêtements de feutre brodés d'or, et n'hésitent pas à porter des pelisses en marmotte de la région de Yan ou en poulain du pays de Dai.

La monte.
Jadis, les plébéiens montaient les chevaux à cru et utilisaient des cordes en guise de brides. Ils portaient des bottes de cuir et des selles de peau. Puis ils adoptèrent des selles de feutres et des mors de métal non ouvragé. Mais, de nos jours, les riches habillent leurs chevaux avec des oreillettes de cuir, ils les parent d'aigrettes d'argent, leur mettent des mors incrustés d'or et les recouvrent de couvertures en feutre ou en lourde soie guillochée. Ils leur font porter des pendentifs de jade ou des breloques barbares. Les simples roturiers utilisent des peaux séchées et tannées, laquées et brodées de fils de soie multicolores.

La vaisselle.
Jadis, on buvait dans des trous creusés à même le sol. On ignorait l'usage des coupes, des verres à pied et de tout récipient. Puis les roturiers utilisèrent les récipients de bambou, la vannerie, la poterie ou encore les calebasses. Seuls les vases sacrificiels, les coupes pour les libations, les soupières de cérémonie étaient décorés ou laqués. Mais, maintenant, les riches se servent de vases à col d'argent et à anses d'or, de pichets de métal précieux et de coupes de jade. Les classes moyennes utilisent des bols de laque qui sortent des ateliers de Yewang, des gobelets du Sseu tchouan damasquinés. Un gobelet incrusté coûte dix fois plus cher qu'un simple récipient de bronze qui rend les mêmes services.

Festins rituels et ripailles.
Jadis, nos ancêtres mangeaient du mil grillé et des morceaux de porc qu'ils déchiquetaient avec les doigts. Au cours des grands festins rituels, les vieux avaient droit à plusieurs rations tandis que les jeunes se tenaient debout et n'avaient droit qu'à une part de viande et un verre de vin. Et encore n'était­-ce que lors de ces banquets communaux que l'on faisait bonne chère. Par la suite, on eut droit à du bouillon de haricot et à du riz blanc ainsi qu'à de la viande séchée et, lors des noces, à des grillades. De nos jours, tout est prétexte à ripailles, même les repas les plus ordinaires ; les ragoûts s'entassent en montagnes, les rôtis s'empilent sur les tables. On sert du bouillon de tortue, de la carpe en hachis, de l'émincé de faon, des œufs de poissons, des cailles rôties et des oranges, des terrines de poisson-globe, du pâté de lamproie et toutes sortes de mets extraordinaires.

Travail et beuveries.
Jadis, les hommes labouraient au printemps, sarclaient en été, moissonnaient en automne et engrangeaient en hiver. Ils travaillaient du matin au soir et même parfois durant la nuit. « Le jour nous recueillons la paille, le soir nous tressons des cordes ; hâtons-nous de monter sur les toits pour les réparer. Au printemps, nous sèmerons les différentes sortes de céréales. » C'est en ces termes que le Livre des odes glorifie les travaux des champs du temps jadis. En dehors des fêtes des moissons et du nouvel an, on ne prenait jamais de repos. On ne consommait pas d'alcool, on ne mangeait de la viande qu'à l'occasion des grands sacrifices. Mais, maintenant, noces et fiançailles, tout est occasion de banqueter et les festins se suivent sans interruption. La moitié de la population ne dessoûle pas du matin au soir. On délaisse son travail, on abandonne ses occupations et on s'étonne encore de n'avoir le temps de rien faire !

Bouchers et charcutiers.
Jadis, les roturiers se contentaient de riz grossier et de légumes. On ne servait de vin et de viande que lors des fêtes de fin d'année ou dans les grands sacrifices. Les princes feudataires ne tuaient pas de bœufs ou de moutons sans une occasion exceptionnelle, et les grands officiers et les nobles ne servaient pas des chiens ou des porcs pour leur ordinaire. À l'heure actuelle, bouchers et charcutiers, tant à la ville qu'à la campagne, abattent et préparent des viandes, même les jours qui ne se signalent par aucune fête. On se rassemble dans la campagne, on s'en va avec une charge de blé et on revient avec un quartier de viande. Or la viande d'un cochon d'un an vaut quinze boisseaux de grain, soit la consommation de céréales de deux semaines d'un travailleur de force.

La cohue des sacrifices.
Jadis, les roturiers se contentaient de poissons et de haricots pour les offrandes, ils ne sacrifiaient à leurs ancêtres qu'au printemps et à l'automne. Un noble n'avait qu'une pièce de sa maison consacrée aux tablettes de ses ancêtres, un grand officier en avait trois. À la date convenable, ils faisaient les sacrifices aux cinq dieux du foyer, se contentant de vouer un culte aux seules divinités domestiques. Mais, de nos jours, les riches n'hésitent pas à sacrifier aux cinq pics célèbres ; ils font des offrandes aux montagnes et aux rivières. Ils tuent des bœufs, jouent du tambour et donnent des spectacles de musique et de danse. Ils organisent des pantomimes où se produisent des danseurs masqués. Même les classes moyennes sacrifient aux esprits, construisent des pavillons à étages au bord de l'eau, égorgent moutons et chiens, jouent de la cithare et de la flûte. Les couches les plus pauvres de la population servent à leur table des poulets et des porcs assaisonnés aux cinq parfums. Ils ne songent qu'à prolonger les jours fériés et à prendre des jours de repos. Lors des fêtes, c'est la cohue sur les lieux de sacrifices.

Jadis, on cherchait le bonheur par une conduite vertueuse. C'est pourquoi les sacrifices étaient peu nombreux. On tentait de se rendre les cieux favorables en pratiquant la charité et l'équité, aussi avait-on rarement recours à la divination. Mais, de nos jours, les hommes, si relâchés dans leurs mœurs, se montrent extrêmement attentifs aux esprits. Ils négligent les rites mais sont fort rigoureux en ce qui touche aux sacrifices. On méprise ses proches pour se concilier les puissants. Bien qu'on n'en fasse qu'à sa tête, on a une confiance aveugle dans les horoscopes. Si par malheur, après les charlataneries survient quelque heureux succès, on abandonne totalement la réalité pour se fier à une fortune illusoire.

Sorciers et charlatans.
Jadis, l'homme de bien était attentif à pratiquer la vertu, l'homme du commun s'appliquait à bien faire son travail. C'est pourquoi tous deux méritaient leur nourriture. Mais, à notre époque, sévissent des charlatans qui se font passer auprès du peuple pour des sorciers et en tirent de substantiels bénéfices. Pour peu qu'ils aient le cuir épais et la langue bien pendue, ils amassent des fortunes considérables. C'est ainsi que des fainéants abandonnent les travaux des champs pour étudier auprès d'eux. Voilà pourquoi il y a tant de mages et d'invocateurs dans les villages et les marchés.

Literie et voilages.
Jadis, il n'existait pas de lits à montants, et l'on n'utilisait pas de bancs ou de tables. Par la suite, les hommes du commun fabriquèrent des lits non équarris tandis que le jonc était réservé aux grands officiers. Mais, maintenant, les riches ont des lits à baldaquin dont les tentures sont en lourds brocarts, des paravents somptueusement décorés et des étagères incrustées. Des tentures de soie épaisse et des voilages protègent le sommeil des classes moyennes. Et, dans leurs appartements, ce ne sont que peintures éclatantes, meubles et vaisselle de laque rouge ou noire.

Tapis et peaux.
Jadis, on ne connaissait que les tapis de peau ou d'herbe. On ne couvrait jamais le sol de nattes de jonc tressé ou de tapis de feutre, Par la suite, les nobles eurent des nattes épaisses et des tapis de paille de deux épaisseurs ou encore des nattes de jonc. Les hommes du commun firent usage de nattes de paille à trame de corde ou de simples tapis de bambou, Maintenant, les riches s'assoient sur des tapis brodés, des nattes de jonc souples et moelleuses, tandis que les classes moyennes recouvrent leurs planchers de peaux de loups ou de tapis de feutre d'Asie centrale, de nattes de jonc tressées, et utilisent des escabeaux et des sièges.

Boutiques et plats préparés.
Jadis, on ne vendait pas de mets tout préparés. Par la suite, apparurent des boucheries, des marchands de vins, des charcuteries, des poissonneries et des vendeurs de sel sur les marchés. Maintenant, on trouve partout des boutiques qui vendent des plats tout préparés. Ragoûts et viandes cuisinées envahissent les étalages. Si l'on n'est pas très ardent pour aller au travail, on est fort pressé de se remplir le ventre. On se régale d'émincé de porc, d'omelette à l'échalote, de pâté de chien et de bouillon de cheval, de poisson bouilli, de foie haché. Il y a aussi du mouton mariné, du poulet fumé, du lait de jument fermenté, des tranches d'estomac séchées, du mouton bouilli, des gâteaux à la pâte de haricot, du bouillon de poussin, de la soupe d'oie sauvage, des ormeaux fermentés, des courges sucrées, du sorgho grillé et des brochettes à la mode barbare.

Musiciens et chanteurs.
Jadis, il n'existait pour instruments de musique que les tambours de terre ou des mortiers et des pilons. On frappait sur du bois creux ou sur des pierres sonores pour exprimer sa joie. Par la suite, les ministres et les grands officiers eurent des batteries de pierres sonores, les nobles jouèrent du luth et de la cithare. Jadis, dans les grands banquets populaires, on jouait de la cithare ou frappait sur des tambours de terre ; il n'y avait pas de musique savante ni d'airs aux variations compliquées. Mais, de nos jours, les riches possèdent toutes sortes d'instruments : cloches, tambourins et autres, et entretiennent des chanteurs. Les classes moyennes jouent de la guitare, grattent de la cithare et font exécuter chez eux les danses de Zheng et des chants de Zhao.

Rites funéraires.
Jadis, un simple cercueil de terre cuite suffisait à recueillir la dépouille mortelle, ou bien un cercueil de bois entouré de terre calcinée suffisait pour protéger les ossements. Par la suite, le premier cercueil fut en bois de paulownia non décoré, et le second en bois ordinaire. Mais, de nos jours, les riches entassent dans les tombeaux toutes sortes d'objets, les classes moyennes se font construire des cercueils extérieurs en chêne et intérieurs en bois d'orme. Les pauvres eux-mêmes sont recouverts d'un linceul décoré, et le corps est enveloppé dans un sac de soie molletonnée.

Jadis, les objets funéraires ne consistaient qu'en simples reproductions d'objets réels pour montrer qu'on ne s'en servait pas. Par la suite, on mit dans le cercueil des hachis de viande, des chevaux de bronze, des figurines de bois ou de terre cuite. Ces objets étaient encore frustes. Mais, de nos jours, on enfouit avec les morts d'incroyables richesses, et les biens qu'on abandonne dans les tombeaux sont les mêmes que ceux qu'utilisent les vivants. Les fonctionnaires des commanderies et des préfectures font sculpter des statuettes de leurs suivants, construire des modèles réduits ou des maquettes de bateaux avec leurs rames, et de chars avec leurs roues. Les simples roturiers, qui parfois n'ont même pas de linge de corps, commandent des figurines en bois de catalpa, revêtues de brocarts et de soies fines.

Jadis, il n'y avait pas de tumulus sur les tombes, ni d'arbres. Retournés chez eux après avoir enseveli la dépouille mortelle, les parents du défunt apaisaient ses mânes par un sacrifice accompli dans la chambre à coucher. Il n'existait ni tertre, ni salle particulière, ni temple des ancêtres. Par la suite, les roturiers élevèrent des tumulus au-dessus des tombes, d'une hauteur de quelques pieds afin que le cercueil fût parfaitement recouvert. De nos jours, les tumulus des riches sont devenus de vraies montagnes sur lesquelles poussent de véritables forêts. On y élève des terrasses et on y creuse des galeries, on bâtit des tours et des pavillons à étages. Les classes moyennes se font construire des salles d'offrandes et des pavillons protégés par des écrans. Elles entourent les tertres de grillages et de murs.

Jadis, lorsqu'il y avait un deuil chez un voisin, on arrêtait les pilons, on cessait de chanter. Lorsque la famille voisine de celle où Confucius demeurait fut frappée d'un deuil, Confucius ne mangea pas à sa faim. Là où un fils pleurait son père, le maître s'abstenait de jouer de la musique. À présent, les deuils sont l'occasion de se divertir, on mange, on boit, on chante et on plaisante, bref, ce ne sont que fêtes et ripailles.

Jadis, on servait les vivants avec amour et on accompagnait les morts avec tristesse à leur dernière demeure. Les lois instituées par les sages n'étaient pas de vains ornements. Mais, de nos jours, alors qu'on néglige les vivants, on se glorifie de dépenses extravagantes pour les morts, bien que l'on ne ressente aucun chagrin. On croit manifester de la piété filiale par des funérailles somptueuses et s'acquérir ainsi un certain lustre auprès du vulgaire. On dilapide ses biens, dans le vain espoir de paraître plus pieux que le voisin.

Épouses et concubines.
Jadis, la règle était qu'un homme fondât un foyer en n'épousant qu'une seule femme. Par la suite, il fut établi qu'un simple noble aurait droit à une concubine, un grand officier à deux, qu'un prince feudataire pourrait épouser un groupe de neuf sœurs et cousines, jamais plus. Maintenant, les seigneurs ont plus de cent femmes, les grands dignitaires dix et plus, les gens aisés ont servantes et esclaves, et les riches des concubines plein leurs demeures. C'est ainsi que, tandis que les filles languissent dans les gynécées, les hommes ne trouvent pas de compagne jusqu'à la fin de leurs jours.

Innovations et réussite.
Jadis, on réparait les pertes d'une mauvaise année par les abondantes récoltes de l'année suivante. On conservait les vieux usages et n'inventait jamais. Mais, aujourd'hui, les artisans ont la rage de l'innovation, et les fonctionnaires changent constamment d'opinion. Quelles que soient les circonstances, on dissimule ses sentiments véritables, on ne rêve que de réussite, on se préoccupe uniquement de sa position sociale. On n'accumule les succès que pour se faire un nom, et personne ne songe à adoucir les misères endurées par le peuple. Les champs ne sont pas labourés, mais on embellit les bourgs et les villes. Les bourgs se dressent sur des décombres, mais on hausse encore leurs murailles.

Des animaux gavés.
Jadis, le travail des hommes n'était pas gaspillé pour nourrir des animaux, et on ne dilapidait pas les richesses du pays dans l'alimentation des chiens et des chevaux. C'est pourquoi les hommes avaient des biens et des forces à revendre. Mais, maintenant, la peine des cultivateurs sert à engraisser des bêtes étranges et des animaux sauvages qui ne sont d'aucune utilité. Tandis que le peuple n'a même pas une chemise à se mettre sur le dos, les chiens et les chevaux des riches sont recouverts d'habits brodés. Le peuple à la noire chevelure n'a même pas la balle du riz pour se nourrir, mais les oiseaux et les animaux des grands se gavent de sorgho et de viandes.

Belle vie des esclaves.
Jadis, les grands avaient à cœur les affaires de l'État et utilisaient le peuple conformément aux saisons. Le Fils du Ciel considérait les sujets de son empire comme des membres de sa famille. Ses domestiques et ses servantes participaient aux travaux publics quand le besoin s'en faisait sentir. Telle devrait être sa conduite, aujourd'hui comme autrefois. Mais, de nos jours, les employés de l'État entretiennent chez eux un grand nombre d'esclaves grassement nourris et chaudement vêtus sans le mériter par leur travail. Loin de mettre leur énergie au service de l'État, ils ne s'occupent que d'affaires personnelles et de bénéfices frauduleux. L'administration perd ainsi le fruit de leur travail et, tandis que le peuple n'a pas un panier de riz de réserve, les esclaves d'État accumulent des mille et des cents. Le laboureur est courbé sur la charrue du matin au soir, alors que les esclaves se promènent et se divertissent.

Les barbares se tournent les pouces.
Jadis, on était amical avec ses proches et distant avec les étrangers. On estimait ceux de sa caste et méprisait ceux qui n'étaient pas de son rang. On ne récompensait pas ceux qui ne s'étaient pas illustrés par quelque action d'éclat. On ne nourrissait pas de bouches inutiles. Aujourd'hui, bien que les barbares Man et Bo n'aient jamais rien fait en notre faveur, l'État leur a accordé des privilèges exorbitants. N'ont-ils pas reçu des palais et des villas ? La manne impériale s'est déversée sur eux avec une telle prodigalité qu'ils s'engraissent sur le pays à ne rien faire. Mais nos malheureux paysans meurent de faim, tandis que les sauvages s'empiffrent de viandes et se gorgent de vins. Le peuple à la noire chevelure sue sang et eau à retourner la terre, tandis que les barbares restent les bras croisés ou se tournent les pouces.

Luxe de la chaussure.
Jadis, les roturiers portaient des chaussures de corde ou de paille ou de simples sandales de cuir à courroies de soie. Par la suite, on eut des chaussures à courroies de cuir grossier ou bien des chaussons de peau. Mais, de nos jours, les riches portent des chaussures faites par des bottiers célèbres, fines et élégantes, doublées de soie et ornées de cordons, au talon décoré de franges et de galons. Les classes moyennes portent des socques de bois odoriférant, qui ont demandé beaucoup de temps pour être sculptées, ou encore des espadrilles en paille spéciale, les concubines et les esclaves sont chaussés d'escarpins de cuir ou de babouches de soie. Même les plus humbles ont des chaussures de paille souplement tressée recouverte d'une fine résille, et décorées d'un pompon.

Fantasmagories du Premier Empereur.
Jadis, les sages exerçaient leur corps et cultivaient leur esprit. Ils modéraient leurs désirs mais donnaient libre cours à leurs affections. Ils vénéraient le ciel et la terre, se montraient charitables et marchaient sur le sentier de la vertu. Vers le ciel montait le parfum des offrandes odorantes qui réjouissaient le Seigneur d'en haut. Aussi le Ciel accordait la longévité aux hommes et leur dispensait d'abondantes récoltes. C'est ainsi que Yao fut marqué au front de signes divins et régna sur la Chine pendant plus de cent ans. Mais, par la suite, l'empereur Ts'in Che Houang Ti guetta les signes étranges. Il croyait en toutes sortes de prodiges. Il envoya Lu Sheng (1), Mengao Xian, Xu Shi (2) et d'autres chercher dans la mer l'élixir d'immortalité. À Yan et à Ts'i, on abandonna la charrue et la bêche pour discuter magie et saints taoïstes. On vit de longues foules se rendre à la capitale parce qu'ils avaient entendu dire que les Immortels mangeaient de l'or et buvaient des perles fondues et vivaient aussi longtemps que l'univers. Alors l'empereur fit plusieurs expéditions vers les Cinq Montagnes Cardinales. Il se rendit dans ses palais au bord de la mer, obsédé par les Immortels des îles Penglai et d'autres fables du même tonneau.

Le dérèglement général.
La magnificence des maisons est la plaie des forêts. Le raffinement des objets est la plaie des ressources naturelles ; la somptuosité des parures est la plaie du chanvre et de la soie ; le raffinement de la chère donné aux chevaux et aux chiens est la plaie des céréales ; la voracité des sujets, la plaie des viandes et des poissons ; l'extravagance des dépenses, la plaie des greniers et des magasins ; l'incurie dans la régulation des stocks, la plaie des campagnes ; le dérèglement dans les funérailles et les sacrifices, la plaie des vivants. Le gaspillage et les perpétuelles innovations sabotent l'industrie. Lorsque les artisans et les commerçants tiennent le haut du pavé, l'agriculture ne peut que péricliter. Et quand une coupe ou un simple gobelet nécessite le travail de cent hommes et que la confection d'un paravent occupe des myriades d'ouvriers, le mal est grand. Les yeux sont éblouis par le chatoiement des couleurs, les oreilles charmées par les accents de la musique. L'oisiveté a amolli les membres, les saveurs douces et croquantes de mets exquis ont perverti les palais. On ne s'adonne plus qu'à des activités frivoles, on dilapide sa fortune pour des futilités. Et pourtant, chaque homme n'a qu'une bouche et qu'un estomac. Lorsqu'un pays connaît de telles disparités dans la répartition des biens, le gouvernement est affaibli, tout comme est menacée la vie d'un homme dont les organes sont déréglés.

LE PREMIER MINISTRE. - Comment guérir le mal ?


1. Magicien et alchimiste.

2. Ayant persuadé l'empereur de rechercher les îles des Immortels, il partit en 219 pour la mer de Chine avec plusieurs milliers de jeunes gens et de jeunes filles. De cette expédition, personne ne revint jamais.

31 juil. 2012

A Jacques Attali : Réponse du Berger à la "Bergère"...

Qui mérite d’être riche ? Tel est le titre de la dernière tribune de Jacques Attali sur son blog. Voici ma tentative de réponse du berger à la bergère, expression faisant référence au célèbre coup d’échec qui permet de mettre son adversaire échec et mat en 4 mouvements seulement.

Dans votre tribune, Jacques Attali, vous opposez les juifs et les protestants, pour qui le scandale serait la pauvreté, aux catholiques pour qui le scandale serait la richesse. Battons en brèche cette fausse évidence, en remarquant simplement que pour le haut clergé catholique, sa propre richesse lui a rarement posé problème.

Pour les chrétiens authentiques, l’enrichissement n’a jamais été le problème. Le problème a été (et est toujours) l’enrichissement des uns aux dépens des autres ; en particulier, le fait d’être riche lorsque son voisin n’a même pas de quoi vivre décemment.

Jacques Attali, vous vous offusquez d’une imposition à 75%. Bien que nous pourrions débattre sur le revenu à partir duquel ce taux d’imposition devrait s’appliquer, je remarque que le problème n’est pas le pourcentage d’imposition. En effet, que m’importe d’être taxé à 90%, si je gagne 10 milliards par an ? Il me restera 1 milliard, cela devrait amplement me suffire, non ? Que m’importe d’être taxé à 99% si je gagne 500 milliards ? Il me restera toujours 5 milliards, ce qui devrait être amplement suffisant pour faire la fête, aider mes proches, et mettre de côté pour ma descendance, non ?

Sur ce sujet, je vous recommande chaudement la (re)lecture de la parabole de l’Obole de la Veuve (Marc 12, 38-44) :

Dans son enseignement, Jésus disait : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à sortir en robes solennelles et qui aiment les salutations sur les places publiques, les premiers rangs dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement : ils seront d’autant plus sévèrement condamnés. »

Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regardait la foule déposer de l’argent dans le tronc. Beaucoup de gens riches y mettaient de grosses sommes.

Une pauvre veuve s’avança et déposa deux piécettes.

Jésus s’adressa à ses disciples : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le tronc plus que tout le monde.  Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

Jacques Attali, le véritable problème aujourd’hui, c’est l’inéquitable répartition des richesses. La principale question n’est pas de savoir qui mérite d’être riche, mais qui mérite d’être pauvre. Ce n’est pas pour rien que les chrétiens véritables et les musulmans véritables se sont interdits l’usure (le prêt contre intérêt). Car aujourd’hui, il existe une forme moderne et insupportable d’esclavage : il s’agit de l’endettement. Et l’on remarquera que les juifs authentiques, c’est-à-dire ceux qui préfèrent l’étude de la Torah à l’étude du Talmud, refusent également l’insupportable, au nom de la Charité, qui est un des piliers des trois Religions du Livre.

Le problème n’est pas la disparité des richesses, cela existera toujours. Voici deux exemples concrets pour mieux illustrer mon propos : la Libye de Kadhafi, et l’Arabie des Saoud, deux pays disposant d’une manne pétrolière. Dans les deux cas, nous pouvons constater que certains en ont (beaucoup) plus profité que d’autres. Mais le système saoudien nous est 1 000 fois plus insupportable que celui de Kadhafi, car les ressortissants du royaume les plus pauvres vivent dans le dénuement le plus total, alors que les libyens les plus pauvres avaient tout ce qu’il fallait pour vivre dignement.

Et, contrairement à certaines idées reçues, cela ne les poussaient pas à l’oisiveté : voir à ce sujet l’expérience menée en Namibie avec le Revenu Minimum Garanti.

Enfin, votre tentative de nous faire peur ne fonctionne pas. Cela ne me pose aucun problème que les profiteurs et les opportunistes aillent faire leur beurre ailleurs, bien au contraire. Car il existe et il existera toujours des entrepreneurs honnêtes, qui préfèrent partager équitablement le fruit de leur travail (et de celui de leurs employés) avec leurs semblables.

Aucun riche ne s’est fait tout seul, Robespierre l’a très bien dit : « Si vous portez au trésor public une contribution plus considérable que la mienne, n’est-ce pas par la raison que la société vous a procuré de plus grands avantages pécuniaires ? »

L’enrichissement de la société toute entière n’est-elle pas 1 000 fois préférable à celui de quelques uns ?

Enfin, puisque la musique adoucit les mœurs, je vous propose un morceau de Johnny Osbourne que j’apprécie beaucoup. Ce chanteur jamaïcain, qui a commencé sa carrière à la fin des années 1960, était pour la première fois en France au festival de Bagnols sur Cèze, présenté par mon ami Little Francky. Voici donc le morceau Words of the Ghetto :